Ethnie

Les Cau Maa, les Hommes Authentiques

En cette édition, Amica Travel s’intéresse au Cau Maa’, l’un des peuples autochtones les plus singuliers de la péninsule indochinoise, et y reviendra au travers de plusieurs épisodes.

Identité et origines du peuple maa’

Les Cau Maa’, littéralement « Hommes Vrais », « Hommes Authentiques » ou « Fils d’Homme », figurent parmi les 54 groupes ethniques officiellement reconnus au Vietnam. Appelés Ma en Vietnamien, ils appartiennent au groupe ethnolinguistique austro-asiatique (môn-khmer) et vivent principalement dans les provinces de Lâm Dong et de Dong Nai, notamment autour du bassin du haut fleuve Dong Nai (la Daa’ Dööng des Maa’). Leur population actuelle dépasse les 50 000 personnes. Proches des Co Ho par leur langue et certaines traditions, ils constituent l’un des peuples autochtones (proto-indochinois) majeurs des régions forestières du Sud-Vietnam, que l’administration coloniale nomme à l’époque « Les Montagnards ».

Le peuple maa’ se compose de plusieurs sous-groupes : Maa’ Ngan, Maa’ Tô, Maa’ Krung ou Da Gui, Maa’ Xop, ainsi que les groupes Coop, Krung, Too et Huang. Selon leurs traditions orales, ils descendent de K’Kang le Magnifique, un personnage légendaire considéré comme le fondateur de la Confédération maa’.

Le Domaine des Génies

Il y a encore un siècle, le pays maa’ demeure l’un des territoires les plus isolés d’Indochine. Il forme un vaste ensemble de montagnes escarpées, de vallées profondes et de jungles épaisses que les Français de l’époque coloniale décrivent comme un « Hinterland insoumis », parfois qualifié de « tombeau des explorateurs » ou « d’arrière-jungle ».

Le bassin du moyen Dong Nai. Le Domaine des Génies encerclé en gris

Ce relief difficile et cette végétation dense protègent le cœur spirituel du territoire situé dans le Moyen Dong Nai , le Nggar Maa’Nggar Yaang des Cau Maa’, pays méconnu de l’ouest de Djiring (Di Linh) au niveau de la grande boucle que forme le fleuve, au pied duquel échouèrent toutes les missions d’exploration antérieures (1880 Neis et Septans, en 1882 Lt Gautier, en 1884, Humann, en 1900 Genin, Patté en 1904) ; pays fermé, sacré, considéré par les groupes alentours comme étant le « Cœur du Domaine des Génies », en l’occurrence à l’époque gardé par les Maa’ Huang, sous-groupe des Cau Maa’, un espace où se rencontrent le monde des hommes, celui des ancêtres et celui des forces invisibles. C’est le pays de la Genèse et des génies primordiaux : « dans les Hauts de Bördee est inscrite l’histoire de tous les commencements. Tout est sacré, c’est-à-dire à la fois magnifique, curieux et terrible, tout est mélange de merveilleux et de redoutable » (Boulbet, Jean, 1967 Pays des Maa’. Domaine des génies. Nggar Maa’, Nggar YaangEssai d’ethno-histoire d’une population proto-indochinoise du Viêt Nam Central, Paris : EFEO, LXII).

La région figure parmi les dernières zones de l’Indochine française à être intégrées à l’administration coloniale, seulement vers 1935. Son centre reste longtemps inaccessible et sera pénétré, non sans peine, par l’explorateur Henri Maître en 1910, qui en restera longtemps le seul. Il ne le sera de nouveau qu’à partir de 1950 par l’ethnologue français Jean Boulbet, qui consacre une grande partie de ses recherches aux Maa’ des régions actuelles de Cat Tien et Bao Lâm.

Jean Boulbet et les Cau Maa © fond photographique Jean Boulbet

Les mangeurs de forêt

« Mangeurs de forêt », selon leur propre expression, les Cau Maa’ pratiquent l’essartage, une agriculture par petits lopins gagnés sur la forêt abattue puis brûlée avant d’être rendus à la jachère forestière après la récolte (nommé Miir en pays maa’). Chaque année, au début de la saison sèche, une nouvelle parcelle est ouverte sur une ancienne jachère de taillis, de bambous et de jeune forêt redevenue, après douze à quinze ans, suffisamment reconstituée et « bonne à manger ».

Du défrichement à la récolte, le lopin annuel suit un cycle précis : il est abattu, brûlé, nettoyé, ensemencé, entretenu et surveillé avant de retourner progressivement à la forêt, qui le recouvre rapidement d’une végétation dense. Ainsi, la forêt n’est pas détruite mais intégrée dans un cycle permanent d’alternance entre culture et régénération.

Miir du village de Nau Srii en pays maa’ © fond photographique Jean Boulbet

Les villages maa’ s’installent au fond des vallées ou sur quelques replats des pentes escarpées. Paradoxalement, ces versants difficiles constituent la partie véritablement « mangée » du territoire : chaque lopin en jachère peut redevenir, un jour, une parcelle cultivée avant de retourner à la forêt. À l’inverse, sur les crêtes plus accessibles, où la marche devient plus facile, la grande forêt dense demeure intacte, rlao, hors de l’appétit des hommes.

Sarclage de la jachère pour l’établissement d’une deuxième année de culture © fond photographique Jean Boulbet

Une communauté forestière façonnée par les génies et les traditions

Pour les Maa’, la forêt ne constitue pas simplement un environnement naturel : elle représente le fondement même de leur existence. Leur territoire est un espace vivant, habité par des forces visibles et invisibles, où chaque élément possède une dimension matérielle mais aussi spirituelle. Les montagnes, les rivières, les arbres anciens ou certains lieux particuliers sont associés à la présence des génies, appelés à protéger ou influencer la vie des hommes.

Cette relation intime avec la nature façonne l’ensemble de leur organisation sociale. La forêt fournit les ressources nécessaires à la communauté — nourriture, matériaux, plantes médicinales, bois ou fibres — mais elle impose également des règles et des équilibres qu’il convient de respecter. L’homme ne domine pas son environnement : il vit en relation constante avec lui.

Forêt de Cat Tien

La cosmologie maa’ repose ainsi sur une vision où le monde humain et le monde spirituel sont étroitement liés. Les événements importants de la vie collective — naissance, mariage, récolte, maladie ou période de crise — s’accompagnent de rites destinés à maintenir l’harmonie entre les hommes et les puissances invisibles. Les anciens, détenteurs de la mémoire du groupe, jouent un rôle essentiel dans la transmission de ces connaissances et dans l’interprétation des signes envoyés par le monde naturel.

Cette culture repose également sur une riche tradition orale. Mythes fondateurs, récits héroïques, légendes et paraboles transmettent l’histoire du peuple, ses valeurs et sa compréhension du monde. Jean Boulbet en décrit avec précision cette relation particulière aux territoires, aux croyances et aux plantes, à une époque où les régions de Cat Tien et de Bao Lâm restent encore largement préservées de l’influence extérieure.

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Alain

On voyage non pas pour changer de lieu, mais d'idée.

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Publié par
Alain
Pays : sud vietnam