Village maa'
Dans ce second volet consacré aux Cau Maa’, le regard se resserre sur un monde façonné par la forêt : maisons-longues, savoir-faire, parures et croyances. Derrière cette culture matérielle se lit aussi une histoire plus fragile, marquée par les bouleversements du XXᵉ siècle, mais dont la mémoire demeure vivante.
Les savoir-faire de la forêt : artisanat et habitat chez les Maa’
Leur culture matérielle reflète également cette adaptation au milieu forestier. Les Maa’ sont réputés pour leur savoir-faire artisanal, notamment le tissage et la forge, la poterie, la sparterie (réservée aux femmes), la vannerie (réservée aux hommes), ou encore la construction de l’habitat.
Tisserande maa’ au métier traditionnel © Amica Travel
En parlant d’habitat, traditionnellement, les Maa’ vivent en communauté dans une longue maison sur pilotis, appelée nhà dài en vietnamien, qui réunit plusieurs foyers issus d’une même lignée familiale. Plus qu’un simple habitat, cette maison constitue le cœur de leur vie matérielle et spirituelle. Son plancher est en bois, ses parois sont faites de bambou tressé et sa toiture est couverte de chaume. Sur les murs sont suspendus les gongs et autres instruments de musique, témoins de la vie collective.
L’âme de la maison réside dans la cuisine, et plus particulièrement dans le foyer, où demeure le Génie du feu, considéré comme sacré et porteur de chance et de prospérité. Selon la tradition maa’, le feu ne doit jamais s’éteindre. À l’arrière de la maison se trouve généralement un petit grenier destiné au paddy.
Autrefois, une maison-longue pouvait abriter une dizaine de foyers d’une même lignée. Aujourd’hui, les Maa’ adoptent davantage un mode de vie familial indépendant, mais la nhà dài demeure un élément essentiel de leur identité et de leur mémoire collective.
Maison longue maa’. Photo initiale de Mai Van Bao
Traditionnellement, les villages maa’ fonctionnent selon une organisation communautaire autonome. Chaque village possède ses chefs, ses règles et ses espaces sacrés. L’autorité repose sur l’expérience, le prestige et la capacité à maintenir l’équilibre du groupe plutôt que sur une structure politique centralisée.
Une humanité parée : l’art du corps chez les Maa’
Les vêtements traditionnels témoignent d’une identité forte et d’un rapport particulier au corps. Les femmes portent des jupes plus ou moins longues ôi mbön, aux motifs colorés descendant sous le genou, tandis que les hommes revêtent traditionnellement le pagne. Dans la vie quotidienne, ces derniers portent également la ceinture-cache-sexe, appelée ceinture-tablier ou langouti (le ntroony en Maa’), un élément vestimentaire à la fois pratique et culturel. Ces parures ne sont pas de simples objets utilitaires : elles participent pleinement à l’expression sociale et à l’identité de la communauté.
Chez les Maa’, la parure accompagne ainsi la vie quotidienne et en efface la banalité. Dès la prime adolescence, hommes et femmes adoptent la coiffure typique des Maa’ du Fleuve : un chignon maintenu par une grande épingle double, enrichi de verroteries colorées, de bandeaux éclatants, de pompons rouges, de couteaux, pendentifs ou peignes. Derrière cette apparente fantaisie se révèle une véritable composition, rigoureuse et maîtrisée.
Homme maa’ portant la coiffure et les ornements traditionnels © fond photographique Jean Boulbet
Les hommes ajoutent parfois quelques plumes à leur chignon, tandis que colliers, bracelets et tours-de-cou en étain, laiton ou verroterie complètent cette mise en scène du corps. Tous portent les cheveux longs, taillés en frange sur le front, et beaucoup arborent de lourds bouchons d’ivoire dans les lobes d’oreille distendus. Chez les Maa’, la parure constitue une véritable technique du corps, présente dans les gestes du travail comme dans les attitudes du repos, avec une simplicité profondément naturelle.
La disparition progressive d’un monde autonome
Pendant des siècles, l’isolement géographique protège en partie les Maa’ des influences extérieures. Mais au cours du XXᵉ siècle, leur territoire est progressivement intégré aux dynamiques politiques et économiques de la région.
La colonisation française, puis les gouvernements vietnamiens successifs, cherchent à renforcer leur contrôle sur ces territoires montagneux riches en ressources naturelles et stratégiquement importants. L’autonomie traditionnelle des villages maa’ s’en trouve progressivement fragilisée.
Après la création de la République du Vietnam, le président Ngô Dình Diem mène des politiques visant à intégrer davantage les populations montagnardes à l’État sud-vietnamien. Ces mesures entraînent de profondes transformations : déplacements de populations, nouvelles structures administratives et évolution des modes de production. L’arrivée de populations venues des plaines, l’exploitation forestière et l’ouverture progressive des territoires bouleversent ainsi l’équilibre ancien entre les communautés maa’ et leur environnement.
Les Cau Maa’ pris dans la guerre du Vietnam
La guerre du Vietnam accentue encore ces bouleversements. Situés entre les hauts plateaux, le Sud-Vietnam et les régions proches du Cambodge, les territoires maa’ deviennent une zone stratégique où s’affrontent les différentes forces du conflit.
Guerrier maa’ avec bouclier, arc et lance. Ces armes appartiennent à un monde ancien qui, au XXᵉ siècle, se trouve bientôt confronté à des conflits d’une tout autre ampleur. © fond photographique Jean Boulbet
Les communautés maa’ se retrouvent prises entre l’armée de la République du Vietnam, les forces américaines et leurs alliés, mais aussi l’armée du Front national de libération du Sud-Vietnam (FNL). La forêt, autrefois espace de vie et de protection, devient un théâtre militaire marqué par les combats, les déplacements et l’instabilité.
Un héritage culturel fragilisé mais toujours vivant
Après la guerre, les transformations économiques et sociales accélèrent encore la mutation du monde maa’. La sédentarisation, l’arrivée de nouvelles populations, le développement des infrastructures et l’évolution des pratiques agricoles éloignent progressivement les jeunes générations des structures traditionnelles.
La nouvelle génération maa’ au bord d’un affluent de la Dong Nai © Amica Travel
Le « tragique destin » évoqué par Jean Boulbet ne signifie donc pas la disparition d’un peuple, mais celle d’un univers culturel ancien : une manière particulière d’habiter la forêt, une organisation sociale, des croyances et des savoir-faire transmis pendant des siècles.
Aujourd’hui encore, les Maa’ vivent principalement dans les provinces de Dong Nai et de Lâm Dong. Leur culture continue d’évoluer, mais leur héritage demeure un témoignage précieux d’une relation au territoire fondée sur l’équilibre entre l’homme, la nature et le monde invisible.
À travers l’histoire des Cau Maa’, c’est celle de nombreux peuples montagnards d’Asie du Sud-Est qui apparaît : des sociétés anciennes confrontées aux bouleversements de la colonisation, des guerres et de la modernisation, mais dont la mémoire reste essentielle pour comprendre la diversité culturelle de la péninsule indochinoise.