Des racines qui se souviennent de la pierre qui rêve
Avec le déclin de l’empire khmer au XVe siècle, le temple de Ta Prohm s’endormit sous le voile épais de la forêt, livré aux caprices du temps et à l’étreinte des racines. Lorsqu’au début du XXe siècle les travaux de restauration des temples d’Angkor s’amorcèrent, l’École française d’Extrême-Orient fit le choix audacieux de préserver cet édifice dans son état originel, un hommage à la beauté mélancolique de son abandon.
Maurice Glaize, figure majeure des études angkoriennes, soulignait que Ta Prohm avait été sélectionné pour son allure majestueuse et pour cette symbiose unique avec la forêt : une fusion harmonieuse, où la pierre et la végétation semblaient dialoguer sans jamais se confondre : « de tous côtés, dans des proportions fantastiques, les troncs des kapokiers s’élèvent vers le ciel sous un dais vert ombragé, leurs longues jupes étalées traînant sur le sol et leurs racines sans fin s’enroulant davantage comme des reptiles que comme des plantes ».
Le silence, gardé par une pierre tombée et un arbre qui observe
Portant le nom originel de Râjavihara, « le monastère du roi », bien que son appellation actuelle soit Ta Prohm « l’ancêtre Brahma », ce joyau architectural fut érigé en 1186 sous le règne de Jayavarman VII. Localisé à l’est d’Angkor Thom, à proximité de l’angle sud-ouest du Baray oriental (Yashodharatatâka), le complexe s’inscrit dans une géographie sacrée, épousant l’orientation symbolique de la cité impériale. A l’est, il côtoie les vestiges de Kutisvara, tandis qu’au sud-est, il borde l’ensemble formé par Banteay Kdei et Srah Srang. Mais au-delà de sa grandeur monumentale, Ta Prohm fut avant tout un hommage à Prajnaparamita, la mère divinisée du souverain. En lui dédiant ce sanctuaire, Jayavarman VII espérait lui transmettre les mérites de cette fondation pieuse, mêlant ainsi filiation et spiritualité dans une œuvre éternelle.
Carte
Le Ta Prohm se déploie en cinq enceintes concentriques, rythmées par des portes et des pavillons qui en ponctuent l’harmonie. L’ensemble dessine un rectangle sacré, s’étendant sur près de soixante-huit hectares, ceint d’un mur de latérite haut de 2,30 mètres. La cinquième enceinte s’ouvre par quatre gopuras monumentaux, leurs tours couronnées de visages tournés vers les quatre horizons, comme des gardiens silencieux. Aux points cardinaux, ces portes majestueuses encadrent l’axe central du sanctuaire, tandis qu’une cinquième, plus discrète, se dresse à quelque cent vingt mètres à l’est du gopura nord. Non loin, vers le sud-est, se devine la « maison du feu », mystérieuse et solitaire. Plus intérieure, la quatrième enceinte se distingue par une douve large de trente mètres, ses berges habillées de gradins de latérite. Ce miroir d’eau, interrompu à l’est par une terrasse imposante, précède le pavillon d’entrée oriental du temple. A l’ouest, une chaussée, jadis bordée de colonnes mène vers le cœur du sanctuaire.
Ta Prohm, section sud
Au cœur du sanctuaire, la troisième enceinte dessine une cour presque parfaite, carrée, bordée d’une galerie dont la nef principale s’épanouit vers l’extérieur. Parmi les vestiges qui définissent cet espace, les ruines du hall des danseurs se distinguent, témoins muets des offrandes et des rites d’antan. Trois cloîtres, organisés autour d’une tour-sanctuaire centrale, complètent cet ensemble. La deuxième enceinte se compose d’une nef étayée par des bas-côtés ouverts vers l’intérieur. Les piliers et les architraves, sculptés dans le grès, contrastent avec les maçonneries et les voûtes encorbellées de latérite. Cette galerie se connecte aux autres structures du temple, reliant les espaces sacrés. Enfin, la première enceinte, carré presque parfait de trente-deux mètres de côté, s’orne de quatre pavillons d’entrée, jumeaux par leur élégance, chacun couronné d’une tour à faux-étages. Ces superstructures, miroirs de la tour-sanctuaire qui domine le centre du complexe s’élèvent en une symphonie de pierre.
Au sein de la troisième enceinte, les temples satellites nord et sud, ainsi que les bibliothèques, abritaient les mémoires de deux figures majeures : Jayamangalartha, le guru du roi, et son frère aîné, liés à jamais à l’histoire spirituelle du lieu. Le Ta Prohm, par son architecture et sa vocation, formait un diptyque sacré avec le temple-monastère de Preah Khan, où le bodhisattva Lokesvara, incarnation de la compassion, veillait sur les fidèles. Une stèle gravée dans la pierre révèle l’ampleur de la vie qui animait ces lieux : plus de douze mille cinq-cents âmes peuplaient le complexe, parmi lesquelles dix-huit grands prêtres, gardiens des rites, et plus de six cents danseuses, les apsaras terrestres. Ces artistes, dont les mouvements gracieux honoraient les dieux et berçaient les cérémonies, incarnaient la beauté et la dévotion. Leurs silhouettes, drapées de soie et parées d’or, glissaient entre les piliers, tandis que leurs gestes codifiés racontent encore, dans le silence des bas-reliefs, les légendes et les prières d’un temps révolu.
Autour d’elles, quatre-vingt mille habitants des villages voisins tissaient une toile invisible de services et d’offrandes, assurant la prospérité du sanctuaire. Les chroniques de pierre évoquent aussi les trésors accumulés : l’éclat de l’or et des perles, le murmure des étoffes de soie, témoignages d’une opulence au service du divin. Les murs du Ta Prohm continuèrent de s’élever et de s’orner jusqu’à la fin du XIIIe siècle, sous le règne de Srindravarman. Puis vint le XVe siècle, les prières s’éteignirent, les pas des danseuses s’éloignèrent, et la forêt inexorable, étendit ses racines sur les terrasses abandonnées, enveloppant peu à peu les galeries et les cours d’un manteau de lianes et d’oubli.
De celle-ci, trois espèces principales perdurent et prédominent : le kapokier (ou fromager, Ceiba pentandra, Bombax ceiba), le spung ou phoung, aux racines tentaculaires (Tetrameles nudiflora), et le figuier étrangleur (Ficus gibbosa).
Le kapokier avec son tronc massif et ses branches horizontales, déploie une canopée filtrant la lumière en pénombre. Ses racines, puissantes embrassent les murs de latérite, tandis que ses fleurs libèrent un duvet soyeux. On le retrouve notamment près des gopuras est et ouest, où ses troncs élancés se dressent comme des colonnes naturelles.
Le spung, surnommé le « faux-fromager », est sans doute le plus spectaculaire. Ses racines adventives, semblables à des tentacules géants, s’étirent le long des façades, enserrent les linteaux et soulèvent les dalles avec une patience implacable. Les spécimens les plus frappants se situent dans la troisième enceinte, près du hall des danseurs, où ses racines enchevêtrées forment des arcs organiques au-dessus des couloirs, et dans la cour centrale, où un spécimen monumental semble soutenir un mur entier. Ses branches nues, dépouillées de feuilles une partie de l’année, dessinent un lacis de lignes sombres contre le ciel, tandis que ses racines pulsent le long des murs.
Spung
Enfin, le figuier étrangleur incarne la métamorphose du temps. Né en germe dans les crevasses des édifices, il a grandi en enveloppant les structures de son étreinte, jusqu’à les faire disparaître sous un manteau de feuilles luisantes et de racines étouffantes. Les plus impressionnants se trouvent près des bibliothèques et des temples satellites, où leurs troncs multiples et torsadés encerclent les tours et les sanctuaires. Dans la deuxième enceinte, un figuier a littéralement fusionné avec un pavillon d’angle, ses racines ayant épousé les contours des sculptures, créant une symbiose entre le vivant et le minéral
Sources
Illustration bannière : Des racines qui se souviennent de la pierre qui rêve.
Illustrations et carte par Lucas Varro.