Portrait d'une Khmère krom.
C’est une communauté à l’histoire et à la destinée singulière, profondément liée à cet écosystème particulier de l’Asie du Sud-Est. Des origines de leur implantation aux défis de demain, immergeons nous chez les Khmer Krom du delta du Mékong.
L’implantation des Khmers dans le delta du Mékong remonte aux premiers siècles de notre ère, à l’époque des royaumes du Fou-nan et du Chen-la, bien avant l’apogée de l’Empire d’Angkor. Pour le peuple khmer, cette plaine fertile et marécageuse est le Kampuchéa Krom signifiant le « Cambodge d’en bas ». Cependant, à partir du XVIIe siècle, le déclin de la puissance khmère coïncide avec la Nam Tien la « marche vers le Sud » des Vietnamiens. Poussés par une forte pression démographique, les seigneurs Nguyen de Hué étendent leur territoire vers le delta. Cette colonisation se fait d’abord de manière pacifique par l’installation de migrants et de garnisons militaires, souvent avec l’accord de la cour cambodgienne affaiblie qui cherche alors des alliances politiques.
Puis au fil des décennies, le Viêt Nam tisse sa toile administrative sur la région. Le point de bascule définitif survient en 1949, sous la colonisation française : par un décret de l’Assemblée nationale, la France rattache officiellement la Cochinchine, l’ancienne appellation du sud du Vietnam, à l’État du Viêt Nam, scellant le destin des Khmer Krom en tant que minorité nationale au sein des frontières vietnamiennes. Les Khmer Krom sont aujourd’hui près de 1,3 millions, principalement répartis dans les provinces de Soc Trang et de Tra Vinh.
Carte britannique de la Cochinchine, datant de 1886.
Leur quotidien est rythmé au gré des variations du fleuve, des marées de la mer de Chine méridionale et des rizières. Leur environnement est intimement lié à la géographie singulière du delta du Mékong. Agriculteurs hors pairs, ils y cultivent un riz réputé. Les villages dans cette région sont surmontés des pagodes khmères, véritables cœurs battants de la communauté. Contrairement à leurs voisins vietnamiens, influencés par le bouddhisme Mahayana venu de Chine, les Khmer Krom pratiquent le bouddhisme Theravāda, à l’instar du Cambodge, du Laos ou de la Thaïlande. L’eau revêt également une importance spirituelle et symbolique pour cette communauté, qui l’exprime avec l’organisation de festivités d’une grande ferveur populaire, telles que la Ok Om Bok (fête de la Lune), où des courses de pirogues sacrées (appelées ghe ngo en vietnamien) sont propulsées par l’énergie d’une cinquantaine de rameurs.
La riziculture dans le delta du Mékong.
C’est au sein de ces pagodes que l’identité khmère se transmet. Alors que l’enseignement officiel se fait en vietnamien, c’est en effet entre ces murs que les moines enseignent bénévolement l’alphabet et la langue khmère aux enfants pendant les vacances scolaires. Pour les jeunes hommes, le passage par le noviciat, en portant la robe safran pendant quelques mois ou quelques années, reste une étape cruciale de l’éducation, un rite de passage qui forge le respect et le mérite spirituel. En protégeant leur foi, les Khmer Krom ont pu sanctuarisé leur culture.
Une pagode khmère dans la province de Tra Vinh.
L’identité khmère krom, profondément liée à l’environnement du delta, est mise à mal par plusieurs facteurs. La première est la modification de leur structure sociale et économique, notamment étudiée par l’anthropologue australien Philip Taylor ; en effet, en raison des guerres du XXème siècle et surtout du fait des réformes foncières vietnamiennes, les Khmer Krom ont été progressivement déplacés à l’intérieur des terres, les éloignant des bords des voies navigables et de commerce. Cela a contribué à renforcer les ressentis identitaires entre les deux communautés, avec le creusement des inégalités. Même si aujourd’hui l’État vietnamien reconnaît l’existence de cette communauté, des questions autour du droit international et du statut de minorité, notamment étudiées par l’auteur suédois spécialiste en droits internationaux Hugo Lundberg, restent en suspens.
Jeune moine portant une robe orange safran en passage par le noviciat.
Vivre à la croisée de deux cultures n’est pas sans défi. Aujourd’hui, les Khmer Krom font également face au rouleau compresseur de la modernité et de l’intégration globale. Les jeunes générations, attirées par les lumières et les emplois de la mégapole voisine de Hô Chi Minh-Ville, s’éloignent parfois de la langue et des coutumes de leurs ancêtres. À ce défi culturel, s’ajoute enfin une menace environnementale liée au dérèglement climatique. Le delta du Mékong est en effet, l’une des régions du monde les plus vulnérables à la montée des eaux et à l’intrusion saline. La terre devenant trop salée pour le riz, de nombreuses familles sont confrontées à réformer leur économie ou à s’exiler.
Pagode khmère à Soc Trang.
L’implantation et la résilience des Khmer Krom dans le delta du Mékong est ainsi le fruit d’une longue histoire et à une adaptation à un environnement écosystémique singulier. À travers les guerres et les changements de frontières, cette communauté qui fait pourtant face à des difficultés d’ordres sociales, économiques et environnementales, se soude solidement autour de leur culture pluriséculaire.