Moine bouddhiste portant le drapeau cambodgien.
À la croisée de la musique symphonique occidentale et des sonorités bouddhiques traditionnelles, le Nokoreach incarne l’âme du Cambodge. Adopté au milieu du XXᵉ siècle, cet hymne national a traversé les métamorphoses politiques du pays, du protectorat français à la restauration monarchique, en passant par les heures sombres de la guerre civile.
Au début des années 1940, sous le protectorat français, le Cambodge prépare la modernisation de ses institutions royales. En 1941, le jeune prince Norodom Sihanouk monte sur le trône. Pour doter le royaume d’un hymne officiel adapté aux cérémonies diplomatiques internationales, une œuvre est commandée. La composition musicale est le fruit d’une collaboration entre deux chefs de musique militaire français : François Perruchot et Tadée et les musiciens de la cour royale khmère. Envoyés à Phnom Penh durant la première moitié du XXᵉ siècle, Peruchot et Tadée occupaient les fonctions de chefs de musique et d’instructeurs musicaux auprès de la Cour royale. Leur mission consistait à structurer la fanfare royale, de former les musiciens cambodgiens aux instruments et techniques occidentaux, et d’assurer les prestations musicales lors des cérémonies officielles et des protocoles du Palais.
Perruchot et Tadée ont arrangé la mélodie basée sur un air traditionnel khmer pour en faire une marche majestueuse adaptée aux formations de fanfare. Le morceau combine ainsi l’harmonisation rare d’une marche orchestrale européenne avec les structures tonales et rythmiques traditionnelles du royaume. Quant à l’écriture des paroles, le texte en khmer est confié au vénérable Chuon Nath (1883-1969), figure révérée du bouddhisme cambodgien, érudit et linguiste à qui l’on doit également le premier dictionnaire national khmer. Adopté d’abord comme hymne royal en 1947, le Nokoreach “Chant du Royaume Royal”, devient officiellement l’hymne national du Cambodge lors de l’accès à l’indépendance du pays en 1953.
Musiciens de la cour royale khmère.
Le titre de Nokoreach se traduit littéralement par « Majestueux Royaume » ou « Royaume Royal ». Divisé en trois strophes, le texte concentre les trois piliers de la société cambodgienne : le sacré, la couronne et la mémoire ancestrale. La première strophe est une invocation spirituelle, une prière aux esprits : elle demande aux devas (les esprits célestes du panthéon bouddhiste et hindouiste) de veiller sur le Roi et de lui accorder la sagesse pour guider son peuple : « Que les esprits du ciel protègent notre Roi / Et lui accordent le bonheur et la gloire / Qu’ils règnent sur nos âmes et sur nos destins ». La suite du texte rappelle au peuple cambodgien la puissance de l’Empire khmer (IXᵉ–XVᵉ siècle). Chuon Nath insiste sur la grandeur architecturale des temples d’Angkor, symboles de la résilience de la nation : « Les temples de pierre révèlent la gloire de la race khmère / Les sculptures attestent de la grandeur passée de nos ancêtres ».
L’hymne cambodgien évoque la foi bouddhiste et les temples d’Angkor.
L’histoire du Nokoreach reflète les déchirements de l’histoire contemporaine du Cambodge. Au gré des coups d’État et des révolutions, l’hymne a été banni à trois reprises : tout d’abord entre 1970 et 1975 durant la République khmère où, après le coup d’État du général Lon Nol contre le prince Sihanouk, la monarchie est abolie. Le Nokoreach est alors remplacé par un hymne républicain militaire, le Dap Pram Muoy Mesa “Le 17 avril”. L’hymne a été banni une seconde fois durant le régime du Kampuchéa démocratique, entre 1975 et 1979 lorsque sous le régime de Pol Pot, tous les symboles traditionnels, religieux et royaux avaient été effacés. L’hymne officiel alors adopté est le Dap Pram Muoy Mesa Moha Chokchey “Le glorieux 17 avril”, un chant de propagande ultra-nationaliste exaltant le travail forcé et le sang versé. Et enfin l’hymne a été banni une dernière fois entre 1979 et 1993 durant la République populaire du Kampuchéa, qui avait succédé la chute des Khmers rouges face aux forces communistes vietnamiennes. Le gouvernement pro-vietnamien instaure alors un hymne d’inspiration socialiste, le Chhumno Phtas Mae “L’hymne du peuple du Kampuchéa”.
Il faut attendre le rétablissement de la paix, l’intervention des Nations Unies, via l’Autorité provisoire des Nations unies au Cambodge (APRONUC) et les élections de 1993 pour que le Cambodge restaure sa constitution monarchique. De retour sur le trône, le roi Norodom Sihanouk réinstitue le Nokoreach dans sa version d’origine de 1941. Aujourd’hui, le chant résonne quotidiennement lors du lever du drapeau dans les écoles du pays, lors des cérémonies officielles de la République constitutionnelle et pendant les célébrations de la fête nationale du 9 novembre. Plus qu’un simple chant d’État, le Nokoreach demeure le symbole d’une continuité retrouvée après les nombreux déchirements du XXᵉ siècle cambodgien.