La fresque de Victor Tardieu
Victor Tardieu, cet artiste lyonnais qui ne pensait pas rester plus de quelques mois en Indochine, deviendra un important contributeur à la renaissance de l’art vietnamien aux côtés de Nam Son, tous deux co-fondateurs de l’école supérieure des Beaux-arts de l’Indochine, une institution qui revêtira une véritable vocation artistique, faisant d’elle le foyer de la formation d’un art vietnamien moderne soucieux de préserver la tradition asiatique.
Un peintre formé dans la grande tradition académique française
Formé dès 1887 à l’École des Beaux-arts de Lyon, Victor Tardieu intègre l’Académie Julian à Paris, et en 1890 l’École des Beaux-arts de Paris à l’initiative de Léon Bonnat, dont il devient élève et protégé. Il travaille dans les ateliers de Bonnat et d’Albert Maignan jusqu’en 1894. Il collabore également avec Félix Gaudin, le peintre-verrier et mosaïste français pour qui il réalise une pléthore de cartons de vitraux.
En 1902, il épouse la harpiste Caroline Luigini, fille du compositeur et chef d’orchestre Alexandre Luigini. Ils ont un fils, le futur écrivain Jean Tardieu. La même année, il expose au Salon de la Société des artistes français une imposante huile sur toile intitulée Le Travail, grâce à laquelle il remporte le premier prix national et une bourse d’études, qui lui permet d’effectuer jusqu’en 1904 un voyage en Europe durant lequel il peint les ports de Londres, de Liverpool et de Gênes. Le fourmillement humain de ces lieux de commerce captive l’artiste, qui y voit une continuation des observations qu’il avait faites dans sa région rhodanienne. Au cours de ce séjour à Gênes la Superbe, il réalise le tableau Les dockers, une œuvre qui illustre particulièrement ce cycle créatif traitant de la vie des ouvriers et des manœuvres. Le labeur dans les grandes villes européennes y est capté dans toute sa vérité et sa puissance réaliste. On reconnaît bien évidemment tout ce que l’artiste doit à une solide formation classique et à son admiration particulière pour Michel-Ange. Cette œuvre préfigure le traitement monumental des grandes figures occidentales et orientales qu’il réalisera par la suite.
Les dockers à Gênes, vers 1902-1904, huile sur toile
La guerre, puis le tournant indochinois
De 1909 à 1911, il peint le plafond de la salle des fêtes des Lilas. En 1914, il quitte ce monde heureux en s’engageant volontaire dans la Première Guerre mondiale où il officie comme aide-soignant dans un hôpital de campagne près de Dunkerque ; et continue à dessiner sous l’uniforme. Démobilisé en 1918, il retrouve son cocon familial chamboulé par des années d’absence et peine à joindre les deux bouts avec une activité artistique en berne malgré son chantier pour le plafond de l’hôtel de ville de Montrouge, Les âges de la vie.
Une rencontre avec Albert Sarraut, gouverneur général de l’Indochine jusqu’en 1919, et ministre des Colonies en 1920, grand amateur d’art et collectionneur, lui redonne alors un peu d’espoir. Victor Tardieu reçoit cette année-là le Prix de l’Indochine, un prix d’art colonial français instauré en 1910, décerné chaque année, offrant une bourse à son détenteur en plus de la gratuité du voyage en Indochine. En échange, le peintre doit exposer ses tableaux dans la colonie mais aussi proposer aux comités de la Société coloniale des artistes français une sélection de ses œuvres dont une seule serait choisie et offerte à un établissement public local.
La découverte de l’Indochine et la rencontre avec Nam Son
En janvier 1921, âgé d’une cinquantaine d’années, il part de Marseille, sans femme ni enfants, et découvre un pays qui va le fasciner. Arrivé le 2 février à Saïgon pour un séjour qui devrait normalement durer six mois, il commence à explorer une partie de l’Union indochinoise française regroupant dès lors les protectorats de l’Annam, du Tonkin, la colonie de Cochinchine, les protectorats du Cambodge, et du Laos. Son chemin l’amène jusqu’à Hanoï où il rencontre des officiels français et de jeunes artistes vietnamiens, dont Nguyen Van Tho, dit Nam Son, un élève pas comme les autres.
Rue des Changeurs (rue Hàng Bac, Hanoï), huile sur toile de Victor Tardieu
La fresque de l’Université de l’Indochine : une œuvre monumentale
Séduit par la région, il décide de s’installer à Hanoï. C’est alors que son talent artistique est mis à contribution par l’administration française qui cherche à restaurer et agrandir les bâtiments de « l’Université de l’Indochine » (ou université de Hanoï), fondée originellement en 1906 par le gouverneur général Paul Beau, sous les plans d’Ernest Hébrard, l’architecte et urbaniste chargé de la direction des bâtiments de la colonie. Le 6 juin, il se voit assigner par le gouverneur général Maurice Long la décoration des nouveaux bâtiments de l’université, dont en particulier le grand amphithéâtre avec une immense et ambitieuse fresque murale La Métropole devant suivre le thème La France apportant à sa Colonie les bienfaits de la civilisation, un « sujet terrible », confie-t-il à sa femme, pour ce socialiste dans l’âme.
Victor Tardieu devant sa gigantesque réalisation “La Métropole”
Cette œuvre chantant la « mission civilisatrice de l’homme blanc » qui incarne l’idée de progrès acquis par la science et l’enseignement ne lui prendra pas moins de six ans de besogne. Sur cette « Toile de l’unité » de soixante-dix-sept m² figureront près de deux cents personnages, orientaux et occidentaux, représentatifs de la société de l’époque, dont, entre autres, le Dr Cognac, M. Albert Sarraut, M. Baudoin, l’auvergnat Varenne et quelques mandarins. Au premier plan, on y trouvera divers personnages français et autochtones exécutant une succession de tâches pour lesquelles l’Université prépare les étudiants : des vétérinaires examinant un bœuf, un chimiste manipulant l’éprouvette, des médecins auscultant, et administrant une injection, des magistrats et avocats en pourparlers, un inspecteur agricole enseignant à un paysan l’utilisation de la charrue moderne. Pour réaliser sa fresque, Victor Tardieu a besoin de « modèles », mais cela n’existe pas en Indochine. Nam Son, cet excellent dessinateur et admirateur de la technique occidentale de la peinture à l’huile, qu’il rencontre en 1923, lui propose de revêtir ce rôle ; une collaboration de laquelle va naître une réelle amitié.
La naissance de l’École des Beaux-Arts de l’Indochine
En parallèle de ce chantier d’envergure et motivé par ses amis vietnamiens qui expriment leur inquiétude face à l’influence artistique chinoise et à la domination culturelle occidentale, Tardieu décide d’établir, en collaboration avec Nam Son, une École des beaux-arts dédiée exclusivement aux étudiants vietnamiens, où l’on dispensera les fondamentaux classiques dont, entre autres, le dessin, les études sur le vif, l’anatomie, la perspective. Après un voyage à Paris pour embarquer le matériel nécessaire et recruter les professeurs, dont le jeune peintre Joseph Inguimberty, l’École supérieure des beaux-arts de l’Indochine est établie le 27 octobre 1924 par décret du gouverneur général Martial Merlin. La formation proposée, dirigée par Victor Tardieu (1924-1937), puis par Évariste Jonchère (1938-1945), contribue incontestablement à l’émergence de l’art moderne vietnamien.
Maternité, fusain et pastel de Victor Tardieu, Hanoï, 1925
Le programme et l’organisation de l’École suivent le modèle de l’École des beaux-arts de Paris tout en incorporant une instruction approfondie sur l’art traditionnel annamite. De fil en aiguille, s’instaurent des classes de laque, de peinture sur soie, puis d’architecture et enfin d’arts appliqués. Le corps d’enseignants dont fait partie Nam Son (qui se forme intensivement aux Beaux-Arts et aux Arts décoratifs de Paris) s’emploie avec passion à aider – dit Tardieu – « ses étudiants beaucoup plus doués que la plupart des nôtres à retrouver leur inspiration propre ». L’instauration de cette nouvelle institution, non sans embûche, est une véritable révolution à l’époque de par la singularité du modèle éducatif, dont l’essor imprévu se révèle particulièrement durable.
Les élèves des deux premières promotions debout derrière le corps enseignant, avec au centre Victor Tardieu, et assis tout à droite, Nam Son. Hanoï, 1926
De nombreux artistes qui sont à l’origine du développement d’une branche autonome de la création en Asie y sont formés comme Le Pho, Le Thi Luu, Mai Trung Thu, To Ngoc Van (futur premier directeur vietnamien de l’École – qui sera tué en combattant contre les Français à Dien Bien Phu), Phan Chanh, Vu Cao Dam, Nguyen Gia Tri, et bien sûr, Nam Son. Les expositions, ventes et salons organisés à Hanoï, à Saïgon et à Paris, en sus de ceux par Tardieu, qui se couronneront d’un incontestable succès public, permettront d’asseoir d’autant plus la célébrité de ces artistes, emprunts à magnifier le fruit de l’acculturation Est-Ouest.
Un héritage toujours visible
Aujourd’hui, il est possible d’observer la fresque du grand amphithéâtre refaite par le peintre Hoang Hung en 2006 (suite à sa disparition au changement de régime d’après-guerre ne voyant pas d’un bon œil l’allégorie de la puissance coloniale), dans ce qui est à présent l’Université de pharmacie et le Collège des sciences de l’Université nationale du Vietnam au 13-15 P. Lê Thánh Tông.
Légende de la bannière : fresque murale “La Métropole” de Victor Tardieu.