Sihanouk et des généraux français lors d'une visite à Paris en 1946.
Norodom Sihanouk (1922-2012) fut un grand homme d’État cambodgien qui a entretenu une relation intime et complexe avec la France. En entremêlant éducation coloniale, lutte pour l’indépendance, amitié profonde, solidarité géopolitique et rayonnement culturel ; cette relation diplomatique est aujourd’hui considérée comme l’une des plus fascinantes et exceptionnelles du XXe siècle.
Après une enfance solitaire et introvertie, fils unique de parents séparés avec un père, prince royal très absent, Sihanouk Norodom suit un cursus scolaire dans des établissements francophones : d’abord à l’école primaire François Baudoin, puis au collège et lycée Sisowath de Phnom Penh avant d’intégrer le lycée prestigieux de Chasseloup-Laubat de Saïgon, afin de préparer un baccalauréat de philosophie. Durant toutes ces années, une partie très importante du programme est consacrée à l’histoire et à la culture française. Très tôt, il excelle dans les matières artistiques.
Cependant, il ne pourra pas poursuivre ses études car il est choisi en 1941 par l’administration coloniale française (alors sous le régime de Vichy), pour monter sur le trône à seulement 18 ans. Les autorités françaises pensaient alors qu’il serait un roi “docile” et malléable, une erreur de jugement historique. Car bien qu’attaché à la culture française, Sihanouk deviendra une figure fondamentale dans l’émancipation de son pays.
Portrait du jeune roi Norodom Sihanouk en 1946. Photographie du studio Harcourt, dédicacée à l’actrice Jeannette Batti durant son séjour à Paris en 1946. Il rencontra à cette occasion le général de Gaulle.
Norodom Sihanouk nommera cette période “la croisade royale”. Entre 1952 et 1953, le roi va mener une offensive diplomatique mondiale, risquée et audacieuse, pour arracher l’indépendance à la France sans passer par la guerre. Saisissant pleinement le contexte international et régional, il sent que la situation s’envenime au début des années 1950 : l’influence des communistes Viet Minh grandit au Vietnam et les nationalistes khmers s’impatientent. En juin 1952, il limoge son gouvernement, prend les pleins pouvoirs et promet au peuple d’obtenir l’indépendance totale sous trois ans.
Il entame alors un tour du monde diplomatique notamment en France et en Amérique du Nord. Il rencontre notamment les dirigeants français, mais ceux-ci, embourbés dans la guerre d’Indochine au Vietnam, refusent de lui céder la souveraineté militaire et judiciaire. Aux États-Unis, il donne une interview célèbre au New York Times, où il avertit que si la France ne donne pas l’indépendance, les Cambodgiens risquent de se tourner vers le communisme. Ce chantage géopolitique brillant en pleine guerre froide sera un véritable coup d’éclat politique. Son exil volontaire à Bangkok, la mobilisation de ses milices royales et sa communication font finalement céder la France, déjà affaiblie militairement au Vietnam. Le 9 novembre 1953, le Cambodge obtiendra son indépendance sans bain de sang.
Portrait illustré de Norodom Sihanouk.
Parce qu’il n’y a pas eu de guerre de décolonisation traumatisante, le Cambodge et la France ont pu rester des alliés très proches après 1953. Et la relation entre Sihanouk et Charles de Gaulle sera le symbole de cette union. En effet une admiration mutuelle “de géant à géant” se développe : Sihanouk admire Charles de Gaulle pour son modèle de souveraineté et de résistance et le Général voyait en Sihanouk un libérateur nationaliste pacifique et sa capacité à maintenir l’unité de son pays dans une région en plein chaos.
Ce lien aujourd’hui considéré comme l’une des plus belles amitiés politiques du siècle dernier, trouve son apogée diplomatique lors du discours de Phnom Penh le 1er septembre 1966. De Gaulle exhorte devant une foule immense, rassemblée au stade olympique de la capitale cambodgienne, les États-Unis à quitter le Vietnam, prédisant qu’aucune solution militaire ne sera possible. Ce discours aura une portée considérable car il aura scellé l’alliance morale entre la France et le Cambodge, faisant de Phnom Penh ce jour-là, le centre de la “troisième voie” du non-alignement. La France devient alors le plus proche allié occidental du Cambodge, soutenant sa politique de neutralité face à la guerre froide.
Portrait du Général de Gaulle et du roi Norodom Sihanouk assistant à une course de pirogues en août 1966. Photo : Fondation Charles de Gaulle.
Après le coup d’État de Lon Nol en 1970 et la mise en place du Kampuchéa démocratique (1975-1979) par les Khmers rouges, Sihanouk alterne entre Pékin, Pyongyang et la France qu’il considère comme sa deuxième patrie. En effet, la France sera sa base arrière afin de mobiliser la diplomatie européenne. Cette stratégie paie puisqu’elle débouchera sur des négociations de paix entre 1987 et 1991, avec les Accords de Paris qui permettent son retour définitif sur le trône en 1993. Durant cet exil, il séjournera notamment à Mougins, près de Cannes, où sa résidence sera surnommée la “villa de la Paix”.
Comme sa relation avec de Gaulle, Sihanouk liera une amitié très forte avec François Mitterrand, président de la République de 1981 à 1996 et qui fut un grand acteur de ces Accords de Paris. Outre la diplomatie, les deux hommes partageaient un immense respect pour l’histoire, la littérature et le protocole. Mitterrand, fasciné par la résilience du Prince, a personnellement veillé à ce que la France soutienne Sihanouk pendant ses années les plus sombres. En février 1993, François Mitterrand est le premier chef d’État occidental à se rendre au Cambodge après la période khmère rouge, signant la fin du chaos et le retour du Cambodge dans la communauté internationale sous l’égide de la France. Sur le plan culturel, c’est lors de ce voyage que la France s’est engagée massivement dans la restauration du patrimoine des temples d’Angkor via l’EFEO (École française d’Extrême-Orient).
Portrait du prince Norodom Sihanouk en 1973 avec Khieu Samphan, qui deviendra chef de l’État du Kampuchéa démocratique de 1976 à 1979. D’abord allié aux rebelles Khmers rouges, Sihanouk ignore encore tout de leur idéologie destructrice.
Outre ces soubresauts de l’histoire politique et diplomatique, Sihanouk fut un artiste prolifique, profondément influencé par le cinéma et la musique française. Le dénommé désormais “Roi-père” a toujours maintenu une distinction claire entre le colonialisme qu’il combattait et la culture française qu’il chérissait profondément. Sihanouk parlait et écrivait un français impeccable, joueur de saxophone et grand amateur de variété française, il composait des chansons et a réalisé une cinquantaine de films en français. Pour lui, le cinéma et la musique sont des outils de diplomatie et de modernisation. Plusieurs de ses films ont par exemple été tournés en français ou sous-titrés, pour être présentés dans des festivals internationaux ou à ses amis chefs d’État. Chose exceptionnelle, il n’hésitait pas à faire jouer des membres de la famille royale ou des diplomates, créant un mélange unique entre protocole et fiction. Lors des réceptions officielles à Phnom Penh, il n’était pas rare qu’il prenne le micro pour chanter des standards de la chanson française devant ses invités ébahis.
Cet héritage culturel provient de son cursus scolaire que nous avons vu plus haut, mais elle s’est surtout développée lors de ses années d’exil en France en trouvant son inspiration dans sa villa azuréenne de Mougins. À l’image d’autres artistes, c’est dans ce cadre provençal propice à l’imagination et à la rêverie, qu’il rédigeait ses mémoires, composa sa musique et suivait de près l’actualité mondiale via les médias français. Après son abdication en octobre 2004, il y retournera de temps en temps pour sa retraite, mais il mourra à Pékin le 15 octobre 2012 à 89 ans. À Mougins, une stèle est dressée devant son ancienne villa et porte l’inscription suivante : “En hommage au plus Français des princes asiatiques”.
Enfin, comme un magnifique épilogue, le Cambodge accueillera le 20ème Sommet de la Francophonie à Siem Reap à l’automne 2026 ; rendant hommage à l’un des pères fondateurs de la Francophonie et à cet invétéré francophile. Ce grand rendez-vous qui fera date au Cambodge, sera présidé par son fils, l’actuel roi Norodom Sihamoni qui perpétue cette tradition de porter cette double identité khmère et française sur la scène internationale.
Norodom Sihanouk avait un goût prononcé pour les matières artistiques. Portrait de 1957.