Les Loma, également appelés Luma ou Ko Lu Ma, forment une communauté de langue tibéto-birmane d’environ trois mille personnes, répartie dans une dizaine de villages du massif du Phu Sang, dans la province de Phongsaly, au nord du Laos.

Localisation de Ban Laosen au sein de la province de Phongsaly.
Mode de vie autarcique & sens de l’esthétisme
Parmi ces villages, Ban Laosen occupe une place importante : près de quatre-vingts familles, soit plus de six cents personnes, y vivent au cœur du massif, sous le mont Katchouma-Katchouma, montagne sacrée couverte d’une forêt elle-même considérée comme vénérable.
Les Loma s’y distinguent par leur mode de vie autarcique, mais aussi par la richesse de leurs parures féminines. Les femmes portent des coiffes et des tiares couvertes d’argent, de pièces de monnaie et parfois de piastres de l’Indochine française. À ces ornements s’ajoutent bracelets incrustés, plastrons argentés, plaquettes d’argent, ceintures de coquillages, colliers de perles ou de verroterie, pendentifs précieux, broches ciselées et fines broderies colorées. L’ensemble compose une esthétique dense, où les couleurs vives, les nuances plus subtiles des tissus et l’éclat du métal expriment à la fois le rang, la mémoire et l’identité du groupe. Les femmes portent de longues jupes et des gilets bleu sombre ou noirs, ornés de figures géométriques dans des tons rose-orangé.

Matriarche loma. Ban Laosen.
Origines lointaines & traditions
Leur origine se transmet par les anciens. Selon eux, les Loma auraient autrefois vécu sur une haute montagne chinoise, un glissement de terrain aurait séparé les groupes : certains auraient été entraînés vers le nord de l’Empire du Milieu, d’autres vers le Laos. Arrivés dans le Phu Sang, les premiers Loma se seraient installés dans des grottes ou dans des abris semi-troglodytes. Plus tard, ils se seraient organisés en petites royautés, l’un de leurs rois aurait conclu une alliance avec un roi ho, mais à sa mort, les Ho auraient déclenché une longue guerre et repoussé les Loma dans les profondeurs du Phu Sang. C’est là, dans ce territoire-refuge, qu’ils auraient survécu jusqu’à aujourd’hui.
Leur organisation sociale conserve des traces d’anciens modèles tibéto-birmans. La vie communautaire suit un vieux code de conduite appelé l’Akhazan. À la tête de chaque village se trouvent un chef et son adjoint, choisis parmi les habitants les plus aisés. Ils sont entourés de notables, désignés par le chef, dont le nombre varie selon l’importance du village. Cette organisation encadre la vie collective, règle les différends et maintient la continuité des coutumes. Animistes, les Loma considèrent que le destin des hommes dépend des esprits. Les villages sont protégés par des séries de talismans placés aux principales entrées. Les chamans occupent une position essentielle : ils circulent entre les dimensions visibles et invisibles, interviennent pour soigner, guérir, conduire les cérémonies annuelles, accompagner les mariages, les funérailles et régler les affaires touchant au monde spirituel.
Les Loma n’ont pas d’écriture. Ils expliquent cette absence par une légende ancienne. Jadis, le père de l’écriture aurait distribué aux hommes des caractères inscrits sur du papier. Les Loma, eux, les auraient reçus sur une peau de buffle, tandis que les autres peuples conservèrent leurs signes et apprirent à les lire. Les Loma, en revanche, mangèrent la peau de buffle, qu’ils appréciaient déjà comme nourriture. Les caractères furent ainsi digérés et se transformèrent en mémoire. Incapables de former des lettres, ils auraient reçu en échange la capacité de retenir et de transmettre fidèlement ce qu’ils n’avaient entendu qu’une seule fois. La tradition orale devint ainsi leur véritable écriture, les ancêtres ont fixé les mœurs, les interdits et les coutumes qui doivent être respectés. La vie demeure traversée par des craintes, des obligations rituelles et des superstitions, tout écart peut entraîner, tôt ou tard, un malheur.

Loma de Ban Laosen.
À la limite de deux mondes
Un village loma semble installé à la limite de deux mondes : celui des hauteurs, encore marqué par les anciens interdits, et celui des vallées, où les influences extérieures progressent lentement. Il domine souvent des vallées profondes et des successions de longues crêtes qui s’étirent jusqu’à l’horizon. Les maisons, désormais laocisées, sont construites en planches et couvertes de tôle. Un toit de paille, jadis normal, peut désormais être perçu comme un signe de dénuement ; certains propriétaires souhaitent le remplacer par de la tôle, devenue marque extérieure de richesse et d’intégration au modèle lao.
La maison loma n’est pas considérée comme un bien individuel. Elle est construite par l’ensemble des villageois, à flanc de coteau, directement sur le sol. L’intérieur reste d’une grande simplicité : l’espace comprend généralement une pièce commune, quelques alcôves ou petites chambres, très peu de meubles, parfois quelques lits ou bat-flancs, des chaises basses et un foyer.
Lorsqu’une famille quitte une maison, il est interdit à d’autres de l’habiter ou même d’en récupérer le bois pour le chauffage ou la cuisine. La seule solution est de la détruire et d’en construire une nouvelle. Les biens des villageois demeurent limités mais fortement symboliques : des gongs, des objets en argent enfouis sous terre ou transformés en bijoux, quelques instruments rudimentaires, des pains d’opium et des animaux domestiques, buffles, bœufs, cochons et poulets. Ces possessions disent moins l’accumulation matérielle que l’économie d’un monde de montagne, longtemps fondé sur la réserve, l’échange, la protection et la transmission.

Jeunesse loma de Ban Laosen.
Activités dans les montagnes
Agriculteurs-essarteurs, les Loma pratiquent la culture du riz de montagne sur brûlis. Ils travaillent une parcelle jusqu’à son épuisement, puis l’abandonnent. Traditionnellement, les villages se déplaçaient ainsi tous les sept ou huit ans. Ce nomadisme tribal est aujourd’hui en voie de sédentarisation, sous l’effet des politiques administratives, des pistes, de l’école et de la transformation des modes de vie. Les Loma cultivent également des légumineuses, du tabac, du pavot, du maïs, du coton, de l’indigo et du sésame, ils produisent aussi leur propre miel.
Il est possible de rencontrer les Loma dans le cadre des modules Amica Travel dans le Phu Sang. Leur monde n’est pas un décor ethnographique, mais l’un des derniers fragments d’une ancienne civilisation tibéto-birmane de montagne, encore tenue par ses règles, ses talismans, ses lignées et ses mémoires.
Illustration bannière : Famille loma de Ban Laosen.
Illustrations d’après les photographies des missions terrain Phu Sang d’Amica Travel.
