En 2026, nous inaugurerons un nouveau cycle d’articles dédié à Angkor et à la splendeur de ses temples. Ce projet est mené en collaboration avec Lucas Varro, artiste anglais installé à Siem Reap, dont les illustrations, photographies et textes viendront enrichir les publications. À travers cette démarche, nous souhaitons non seulement célébrer la grandeur d’Angkor, mais aussi témoigner notre soutien au Cambodge en ces temps incertains.
Le pouvoir de fascination d’Angkor
Le domaine d’Angkor s’étend au nord-est de Siem Reap. Il rassemble des dizaines de temples, de sanctuaires, de digues et de réservoirs, témoins silencieux de la puissance des rois khmers.
Parmi les ruines du monde, peu exercent un tel pouvoir de fascination que celles de l’ancien empire khmer, cette civilisation qui domina l’Asie du Sud-Est du IXᵉ au XVᵉ siècle, couvrant alors une grande partie du Cambodge, de la Thaïlande, ainsi que les confins méridionaux du Vietnam et du Laos. Au cœur de cet empire se dressait la vaste métropole d’Angkor. Les images satellites ont révélé qu’à son apogée, entre les XIᵉ et XIIIᵉ siècles, la cité s’étendait sur plus de 1 000 km² — une superficie dépassant celle de New York aujourd’hui — et que son immense zone agricole nourrissait au moins un million d’habitants, soit près de 0,25 % de la population mondiale de l’époque. Puis, au milieu du XVᵉ siècle, la grande cité fut abandonnée, engloutie peu à peu sous les racines voraces des fromagers et des kapokiers, livrée au silence et à la forêt.

Localisation d’Angkor en Asie du Sud-Est.
La cité hydraulique angkorienne
À l’origine, rien ne semblait prédestiner Angkor à devenir l’un des foyers les plus brillants et raffinés de l’humanité. La région n’était qu’une vaste plaine noyée sous la forêt tropicale, parcourue de marais insalubres et bordée au sud par l’immense lac Tonlé Sap. Pourtant, entre les IXᵉ et XIIIᵉ siècles, ce paysage hostile s’est métamorphosé. Les Khmers accomplirent alors un véritable prodige : grâce à des travaux titanesques, ils surent maîtriser l’eau, domestiquer les crues, irriguer la terre et créer un système sans équivalent, que les historiens nomment aujourd’hui la « cité hydraulique angkorienne ». Au cœur de ce dispositif monumental s’élevait la capitale : Angkor, entourée de remparts percés de portes dominées par les mystérieuses tours à visage. En son centre se trouvait le Palais royal, cœur politique du royaume, tandis qu’à proximité s’élevait le Bayon, dernier grand temple construit au XIIIᵉ siècle, pivot spirituel d’Angkor Thom.

La pluie qui adoucit le temps. Porte nord (gopura) de Banteay Kdei.
Trois facteurs de réussite et de déclin
Trois facteurs expliquent la fulgurante réussite — puis le déclin — de cette civilisation. Le premier résidait dans la nature même du pouvoir : le roi était un Devarâja, un roi-dieu. Ce statut, institué par Jayavarman II, consolidait une autorité absolue. Le roi, identifié à Shiva, maître de l’eau, de la terre et des existences, incarnait à la fois le guerrier (kshatriya) et le prêtre (brahmane). Ainsi, le service rendu au monarque prenait pour les paysans la forme d’un acte religieux, un prolongement de la dévotion. Cette vision du monde se matérialisait dans les temples-montagnes, répliques terrestres du mont Méru, demeure des dieux. Leurs douves symboliques représentaient l’océan primordial, ceinture d’eaux sacrées autour du cosmos.
L’état khmer, centralisé et puissant, reposait donc sur une base religieuse issue de l’hindouisme, introduit pacifiquement par les marchands et les brahmanes venus d’Inde. Avec cette religion, les Khmers adoptèrent également un héritage culturel majeur : les mathématiques, l’astronomie, les techniques savantes et surtout le sanskrit, langue dans laquelle furent gravés les textes rituels et les grands poèmes épiques (Ramayana et le Mahabharata).

Garuda et le Serpent. Chaussée d’Angkor Vat.
Le second facteur résidait dans l’efficacité remarquable et profondément décentralisée du système fiscal de l’empire, administré par l’institution religieuse. Chaque village possédait son propre temple, à la fois sanctuaire spirituel et véritable centre administratif. Ces temples étaient dirigés par de puissantes lignées familiales qui percevaient l’impôt auprès des habitants : elles finançaient leurs domaines, rémunéraient ouvriers et soldats, et entretenaient un train de vie fastueux. Tout surplus était ensuite versé au trésor royal.
Le prestige de ces familles se mesurait à la richesse qu’elles parvenaient à envoyer au souverain, ce qui les poussait à collaborer et à défricher sans relâche les forêts afin d’ouvrir de nouvelles terres agricoles. Les rizières gagnèrent ainsi rapidement l’ensemble des plaines fertiles, entraînant une expansion fulgurante de la capacité économique de l’empire. Ce système, à la fois simple et redoutablement efficace, fut l’un des piliers de la prospérité khmère.
Le dernier facteur du succès d’Angkor fut l’art délicat de la maîtrise de l’eau. À mesure que la population croissait et que la demande en riz augmentait, les habitants mirent au point un prodigieux système aquatique qui transforma la capitale en une cité hydraulique.

La plaine d’Angkor.
Les barays, une prouesse hydraulique
Au sommet de sa puissance, le paysage d’Angkor était strié de lignes d’une régularité étonnante : les eaux descendant des collines de Kulen étaient capturées puis acheminées vers deux immenses réservoirs, les barays — les plus vastes bassins jamais édifiés. Le plus grand pouvait contenir jusqu’à 48 millions de mètres cubes d’eau ; le Baray Occidental, à lui seul, couvrait une surface équivalente à près de deux mille terrains de football. Aujourd’hui encore, leur géométrie saisissante demeure l’une des œuvres humaines les plus visibles depuis l’espace.
Pour édifier ces colossales réserves, les ingénieurs khmers ne creusèrent pas : ils élevèrent d’imposantes digues de terre, larges de près de cent mètres et hautes de dix, puis détournèrent rivières et canaux afin de les remplir. Ainsi fut conçue l’une des plus grandes prouesses hydrauliques du monde médiéval.
Ces réservoirs avaient une triple fonction : ils servaient de bassins de rétention pendant la saison de la mousson, prévenant l’inondation des rizières de façon incontrôlée, et permettaient aux Khmers de stocker l’eau pour les longs mois de saison sèche, lorsque les précipitations se faisaient rares. Ils servaient également de réservoirs pour la pisciculture, nourrissant toute la population, en complément du grand lac Tonlé Sap, ou, lors des migrations des poissons, l’on capturait diverses espèces à l’aide de paniers, de filets, d’épuisettes ou de carrelets à main. La vie agricole ne connaissait aucun repos : la première récolte de riz avait lieu fin octobre, la deuxième fin janvier, et la troisième en mai, juste avant le retour de la mousson. L’épuisement du sol n’était pas à craindre, car les barays étaient alimentés par des flots riches en alluvions. Parmi les principaux ouvrages figuraient ceux du roi Indravarman au Roulos, celui de son successeur Yasovarman, qui construisit le Baray Oriental, ainsi que le Baray Occidental, édifié par le roi Udayadityavarman II.

Deux vents, un seul tournant : les moussons du Cambodge.
Apogée et déclin
Ces trois piliers — le pouvoir sacré du roi-dieu, la fiscalité moteur de croissance et l’ingénieuse maîtrise des eaux — permirent aux Khmers de bâtir un empire et de le faire rayonner pendant plus de quatre siècles. Mais chacune de ces forces portait en elle sa propre vulnérabilité. La puissance du souverain, d’abord, reposait entièrement sur son statut religieux : qu’une nouvelle croyance surgisse, qu’un culte décline, et l’autorité royale pouvait vaciller. Le système fiscal, ensuite, s’il favorisait l’expansion, poussait aussi à l’épuisement des terres, à la déforestation, et alimentait le ressentiment des paysans soumis à une pression constante. Enfin, ce qui faisait la grandeur des Khmers — leur prodigieuse maîtrise de l’eau — pouvait se retourner contre eux. Le vaste réseau hydraulique qui irriguait Angkor et une grande partie du Cambodge exigeait une main-d’œuvre immense pour réparer digues et berges, dégager les canaux et prévenir l’envasement. Une seule fissure, un simple point de rupture, suffisait alors à déclencher un effet domino à travers tout le système, fragilisant cette cité qui était la plus grande du monde. Et lorsque l’empire khmer atteignit son apogée, toutes ces failles latentes allaient se réveiller.
En 1177, Angkor fut mise à sac par les Cham, venus du sud du Vietnam en remontant l’axe du Tonlé Sap. Jayavarman VII (1181-1219) reprit alors la cité, restaura la puissance khmère et fit du bouddhisme mahayana la lumière directrice de son règne. Fidèle à ces principes, il ouvrit de nouvelles voies de communication, fit édifier des gîtes d’étape, des écoles, et érigea le Bayon avec ses immenses visages aux sourires insondables. Après sa mort, et dès le XIVᵉ siècle, la cité entra lentement dans le déclin avant d’être peu à peu dévorée par la forêt et rendue au silence. En 1863, grâce à son Tour du Monde, à ses carnets, collections et dessins, l’explorateur Henri Mouhot fit redécouvrir à l’Occident les vestiges de l’architecture khmère, et tout particulièrement le temple d’Angkor.

Banteay Kdei sous la pluie.
J’ai vu le grand lotus de pierre s’élever au-dessus d’une mer de cimes d’arbres
En 1913, l’écrivain et explorateur français George Groslier descendit le Mékong dans ce qui constitue aujourd’hui le Cambodge. Peintre, architecte, photographe et historien, né et mort tragiquement en 1945 à Phnom Penh, Groslier vécut parmi les Khmers et apprit leur langue. Son récit de voyage demeure l’un des témoignages les plus vibrants jamais consacrés au pays. Parmi tous les lieux qu’il traversa, aucun ne l’impressionna autant que l’immense domaine d’Angkor et ses temples en ruines, surgissant de la forêt comme les vestiges d’un monde oublié. « J’ai vu le grand lotus de pierre s’élever au-dessus d’une mer de cimes d’arbres, je viens de voir Angkor Wat, le temple de la cité royale », écrivit-il (Dans l’ombre d’Angkor : notes et impressions sur les temples méconnus du Cambodge antique, 1913). Terminons cette approche d’Angkor par une autre de ses citations évocatrices :
J’avais attendu l’heure la plus propice, lorsque le soleil est bas et sur le point de disparaître… La masse prenait une teinte gris-vert si fine que la pierre atteignait une vague transparence. Les grands bambous sur les côtés se reflétaient dans les eaux calmes des douves… Des bœufs passaient. Et au-delà de tout cela, au centre de l’immense ligne horizontale des galeries sur les premières fondations, au-dessus des palmiers immobiles et des ombres grandissantes, la masse imposante et ses cinq tours coniques baignaient dans la lumière du soleil…
Illustrations par Lucas Varro.
Cartes. Olivier Cunin. De Ta Prohm au Bayon, Analyse comparative de l’histoire architecturale des principaux monuments du style du Bayon. Histoire. Institut National Polytechnique de Lorraine – INPL. 2004
Banner haute: Le temple de Banteay Kdei sous la pluie. Lucas Varro.

Multiplicité et miséricorde – Les tours à visages de Jayavarman VII. Troisième niveau du Bayon.
