Le chêne commun, le roi de la forêt
Le chêne commun — pédonculé (Quercus pedunculata) ou rouvre (Quercus sessiliflora) — dominait jadis les forêts européennes, vénéré comme un roi ou une divinité. Une légende juive raconte que, après le refus de l’olivier et du figuier, il accepta la couronne des arbres. Dans la mythologie grecque, Zeus y révélait sa volonté par le murmure de ses feuilles, et les Grecs le nommaient « première mère », premier arbre né sur Terre. Il était interdit d’abattre un chêne avant que les prêtres se fussent assurés que les nymphes qui l’habitaient l’avaient quitté. Sacré chez les druides pour son gui, son bois considéré comme le plus précieux des bois indigènes et son écorce tanique servaient à tanner les peaux et teindre les étoffes.

Le feuillage du chêne commun et son fruit
Ses glands, nourriture oubliée pour les animaux et l’homme exigeaient une préparation pour éliminer leur amertume toxique. Les Amérindiens les trempaient ou enterraient un an avant de les consommer en bouillies. Les chênaies qui comptent les arbres les plus hauts d’Europe se trouvent en France, plus particulièrement dans le Centre comme celle de Tronçais, plantée par Colbert pour la marine royale de Louis XIV, qui abrite encore des chênes tricentenaires du ministre du Roi-Soleil, vestiges d’un temps où l’homme le couronnait roi des forêts.
Les autres chênes
Avec plus de 600 espèces à travers le monde, les chênes se déclinent en une incroyable diversité de formes et de tailles. Certains, comme le majestueux chêne rouge d’Amérique (Quercus rubra), dominent les forêts, tandis que d’autres, tels le chêne kermès (Quercus coccifera), adoptent des silhouettes arbustives. Leur feuillage varie du persistant (chêne vert, Quercus ilex) au caduc (chêne chevelu, Quercus cerris), certains imitant même d’autres espèces, comme le chêne à feuilles de saule (Quercus phellos). Leur aire s’étend de l’Europe à l’Asie, en passant par l’Amérique, certains préférant les sols calcaires (Quercus pubescens), d’autres les marais (Quercus palustris) ou la sécheresse.

Le flanc d’un tronc de chêne
Introduits en Europe par les botanistes voyageurs, des chênes américains comme le chêne blanc (Quercus alba) ornent aujourd’hui les parcs, célébrés pour leurs teintes automnales flamboyantes — roux, rouges ou dorées. Les horticulteurs ont même créé des variétés aux feuillages dorés, pourpres ou panachés. Au-delà de leur beauté, beaucoup de chênes jouent un rôle économique clé : truffiers (chêne pubescent), producteurs de teinture (galles – excroissances causées par des insectes – du chêne kermès), nourriciers de vers à soie (chêne du Japon), ou fournisseurs de liège et de tanin.
Le chêne à feuilles de bambou d’Asie du Sud-Est
Parmi ces nombreuses disparités génétiques, il faut noter l’existence du chêne à feuilles de myrsine (Quercus myrsinifolia), une espèce d’arbres, originaire d’Asie (principalement de Chine et du Japon) ou – appelé cây soi lá tre au Vietnam ou kashiwa au Japon – très originale pour ses longues feuilles brillantes lancéolées et peu dentées, justifiant pleinement son surnom de chêne à feuilles de bambou.

Le feuillage du Quercus myrsinifolia
Un espèce rare dotée d’une capacité adaptative
De port arrondi, ce chêne à écorce lisse gris foncé à gris-vert peut atteindre 12 à 15 m de haut après une croissance lente. Son feuillage persistant bronze au débourrement, pourpre à l’automne, arbore un jeune feuillage printanier rouge. Cet espèce rare et graphique dispose d’une cime arrondie dense et s’adapte aussi bien en plein soleil qu’à mi-ombre, tolérant une large gamme de sols, pourvu qu’ils soient bien drainés.
Aux nombreuses utilisations traditionnelles
Dans les traditions locales, son bois dur et résistant est prisé pour la fabrication d’outils agricoles, de meubles rustiques, et même de charpentes (sa durabilité protégeant des termites et de l’humidité tropicale) dans les régions montagneuses du Vietnam, de Thaïlande et du Laos. Les peuples des hautes terres, comme les Hmông ou les Dao, voire les Tây, l’utilisent aussi pour confectionner des ustensiles de cuisine ou des manches d’outils, grâce à sa résistance à l’humidité. Ses feuilles, riches en tanins, servent autrefois à teindre les étoffes en tons brunâtres, une pratique encore observable dans certains villages artisanaux. Aussi, les galles étaient récoltées pour produire une encre noire utilisée dans les manuscrits bouddhistes et les calligraphies locales.

Une Hmông-fleur ayant teint ses étoffes
Autant que médicales
Sur le plan médicinal, l’écorce et les jeunes pousses sont employées dans la médecine traditionnelle vietnamienne et chinoise pour leurs propriétés astringentes, notamment dans le traitement des troubles digestifs ou des inflammations cutanées. Au Japon, où il est appelé kashiwa, ses feuilles sont utilisées pour envelopper les mochi (gâteaux de riz) lors de fêtes saisonnières, une tradition encore vivace dans certaines régions comme Nagano.
Un marqueur de biodiversité
Historiquement, cet arbre symbolisait aussi la résilience des écosystèmes montagnards. Dans les forêts du centre du Vietnam, il poussait souvent aux côtés des Fokienia hodginsii (arbres à encens), formant des écosystèmes denses qui protégeaient les sols de l’érosion. Aujourd’hui, bien que moins exploité qu’auparavant, il reste un marqueur de la biodiversité locale et un sujet d’étude pour les botanistes, notamment pour sa capacité à s’adapter aux changements climatiques.
Une mémoire vivante
Dans les jardins contemporains d’Asie du Sud-Est, il est de plus en plus apprécié comme arbre d’ornement pour son port élégant et son feuillage persistant, tout en rappelant un patrimoine végétal souvent méconnu. Une espèce à la fois utilitaire et poétique, témoin des savoir-faire ancestraux de la région.
