Ancrés au cœur des traditions d’Asie du Sud-Est, les jeux populaires sont bien plus que de simples divertissements : ils constituent le miroir vivant d’un patrimoine culturel façonné par la vie agricole, le lien communautaire et les rituels du Nouvel An. Qu’ils reposent sur des matériaux simples de la nature, bambou, rotin, graines ou cailloux, ou qu’ils impliquent d’impressionnantes prouesses physiques, ces jeux partagent une même essence festive et sacrée. Du Vietnam au Cambodge en passant par le Laos, l’observation de ces pratiques ludiques révèle autant de racines communes que de nuances locales fascinantes.
Vietnam : agilité, stratégie et cohésion communautaire
Au Vietnam, les jeux traditionnels sont ancrés dans le quotidien et rythment les festivals de village ainsi que lors du Tet. Parmi les jeux de réflexion, le o an quan “jeu de la case des reines” s’impose comme un incontournable chez les enfants : ce jeu de stratégie abstrait, tracé directement au sol et joué avec des graines ou des cailloux, développe le calcul et la tactique. Chez les hommes plus âgés, le co tuong est particulièrement plébiscité, ce jeu d’échec est une variante vietnamienne du xiangqi, les échecs chinois. Ils sont joués à même les trottoirs, sur une petite table en plastique près d’une échoppe de thé, dans les parcs ou les cours de maison communale. Si deux personnes s’affrontent, une foule d’hommes âgés entoure souvent la partie pour commenter, donner des conseils et analyser les coups.
Sur le plan physique et acrobatique, le da cau “plumfoot” voit ses adeptes se renvoyer un volant en plumes avec les pieds ou le torse, en cercle ou par-dessus un filet. Dans les cours d’école, la poursuite animée du rong ran len may rong “le dragon et le serpent montant aux nuages” oppose un médecin à une longue file d’enfants qui serpentent pour protéger leur dernier maillon. Enfin, la dimension rituelle et collective s’exprime pleinement dans le keo co, un tir à la corde traditionnel pratiqué avec des cordes en bambou ou en chanvre. Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, il constitue à la fois une épreuve de cohésion et une prière collective pour s’attirer de bonnes récoltes.

Illustration : deux joueurs de cartes dans les années 1950 au Vietnam.
Laos : célébrations solaires et esprit de rencontre
Au Laos, les activités ludiques s’épanouissent lors du Pi Mai, le nouvel an laotien et des fêtes de pagode appelées boun. L’agilité physique y est à l’honneur avec le kattor (ou takraw), un cousin du sepak takraw où les joueurs font preuve d’une grande souplesse pour se renvoyer une balle en rotin tressé à l’aide des pieds, genoux, coudes ou de la tête. Les enfants privilégient la rapidité d’exécution et la coordination du mak khep, un jeu de rapidité avec des cailloux ou des graines qui rappelle le jeu des osselets. Au-delà du simple divertissement, les jeux laotiens favorisent le lien social et la courtoisie : le kien kone, qui consiste à se lancer une petite balle en tissu au-dessus d’un fil entre deux rangées de participants, s’accompagne d’échanges de chansons ou de devinettes. Ce jeu servait traditionnellement de rituel de séduction et d’espace de rencontre privilégié pour les jeunes adultes lors des festivités solaires.
Cambodge : rites mythologiques et festivités du Nouvel An
Au Cambodge, c’est pendant le Choul Chnam Thmey, le nouvel an khmer que les parvis des temples et les villages s’animent au rythme des jeux populaires appelés beang procheaprey. La précision est à l’épreuve avec le bos angkunh, où deux équipes lancent de gros fruits séchés pour faire tomber ceux de leurs adversaires, sous peine d’un gage. L’interaction entre les jeunes prend toute sa place avec le chhoung, un jeu de lancer de foulard lesté rythmé par des chants traditionnels ou encore le bay khom. La réflexion s’invite également sur des plateaux tracés sur bois ou à même la terre grâce au veal khla “le jeu du tigre et des vaches”, un jeu de blocus opposant un prédateur à un troupeau. Enfin, la dimension sacrée du jeu khmer s’incarne dans le teanh prot, le tir à la corde rituel. Directement inspiré du mythe du barattage de l’océan de lait, ce jeu symbolise la lutte cosmique entre le bien et le mal pour apporter la prospérité à la communauté.

Illustration : deux petites filles jouant à une partie de bay khom : un jeu de semailles et de calcul qui se pratique sur un plateau en bois creusé de plusieurs cavités.
Une immersion vivante
Face à la modernisation et à la montée en puissance des écrans, ces jeux traditionnels demeurent des remparts précieux pour la transmission intergénérationnelle. L’engouement renouvelé des jeunes générations lors des grandes festivités et la reconnaissance accordée par l’UNESCO à certains rites soulignent leur valeur universelle. En préservant ces pratiques à la fois simples et synergiques, le Vietnam, le Laos et le Cambodge continuent de faire faire vivre un pan essentiel de leur identité culturelle et de leur vivre-ensemble. Pour le voyageur en quête d’authenticité, observer ou prendre part à ces jeux populaires avec les locaux constituera l’une des portes d’entrée les plus sincères, pour découvrir l’allégresse des grands moments festifs comme des petits moment du quotidien.

Jeunes filles hmông jouant au nam pao qui se pratique lors du Nouvel An hmông. Ce jeu de lancer de balle est un rituel de séduction. Photo Amica JSC.
Illustration bannière haute : deux joueurs de co tuong, une partie d’échecs vietnamiens dans les années 1920.
