Sur la place royale d’Angkor Thom, les Terrasses des Éléphants et du Roi Lépreux, longues de plusieurs centaines de mètres, forment une tribune monumentale fascinante. Ici, la pierre sculptée a été le théâtre des mythes et des rites sacrés de l’Empire khmer : découverte du chef-d’œuvre architectural de la plus spectaculaire scène du Cambodge médiéval.

La scène du pouvoir au cœur d’Angkor Thom

Au cœur d’Angkor Thom, à environ cinq cents mètres au nord du Bayon, la façade orientale de l’ancien Palais royal domine encore la vaste Place royale. Le palais lui-même a presque disparu : ses pavillons, ses salles d’audience et une grande part de ses constructions étaient en bois, en charpente et en matériaux périssables. Il demeure pourtant le socle de pierre sur lequel s’exposait le pouvoir, un long front monumental qui mettait en relation l’enclos du souverain, la grande esplanade et l’axe de la cité. Les terrasses royales furent ainsi bien davantage qu’un décor : elles constituaient la scène même de la monarchie angkorienne, le lieu où la cour apparaissait, recevait, jugeait, célébrait et se donnait à voir.

terrasses royales angkor

Carte des terrasses royales, du Palais royal et de la Place royale d’Angkor Thom.

Agrandissements et de superpositions successives

Les études d’Henri Marchal, puis les restaurations conduites par l’École française d’Extrême-Orient, ont montré que les terrasses ne furent jamais un ouvrage uniforme édifié en une seule campagne. Elles résultent de reprises, d’agrandissements et de superpositions successives, sur plus de cinq cents mètres, de hauts soubassements aux parements de grès sculptés soutenaient autrefois des pavillons de bois couverts de tuiles, aujourd’hui disparus, tandis que les perrons et les axes de symétrie organisaient la circulation cérémonielle. Le dispositif actuel appartient pour l’essentiel à l’époque de Jayavarman VII, à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe, mais il réemploie ou recouvre sans doute des éléments plus anciens, comme si le pouvoir avait constamment retouché son propre théâtre.

terrasses royales angkor

Terrasse des Éléphants — procession d’éléphants sculptés.

Le symbole du pouvoir 

La Terrasse des Éléphants, la plus spectaculaire, s’étire sur plus de trois cents mètres face à l’esplanade. Ses éléphants presque grandeur nature avancent en procession avec leurs cornacs, tandis que d’autres sections font surgir garudas, lions et figures atlantes comme si tout un bestiaire soutenait encore la plateforme royale. Plusieurs perrons descendent vers la place ; le principal se trouve dans l’axe de l’entrée orientale du palais et devait conduire aux constructions d’audience élevées au-dessus. C’est là, selon la tradition, que le roi assistait aux cérémonies, aux défilés, aux chasses, aux jeux et aux grandes fêtes. Tout, dans cette longue terrasse, conjugue la force animale, la maîtrise de l’espace et la mise en ordre du regard ; le pouvoir ne se contente pas d’habiter Angkor, il s’avance ici jusqu’au bord de la ville.

Un monde énigmatique 

Au nord, la Terrasse du Roi Lépreux compose un monde plus dense et plus énigmatique. Ses murs superposent des registres de divinités, de nagas, de génies et de créatures mythiques, certains reliefs ayant même été masqués par des remaniements postérieurs avant d’être dégagés par les archéologues. Son nom moderne vient de la célèbre statue qui se dressait autrefois sur la terrasse, longtemps rapprochée de la légende d’un roi atteint de lèpre et déplacée en 1968 au Musée national du Cambodge, son identité véritable reste discutée, entre Yama, Kubera ou une figure royale divinisée. Quoi qu’il en soit, ce petit monument condensé possède quelque chose d’un sanctuaire de pierre, presque d’une chambre rituelle, là où la Terrasse des Éléphants ouvrait largement le palais sur l’esplanade, l’une expose, l’autre concentre, l’une déploie la puissance, l’autre la creuse.

terrasses royales angkor

Garuda et apsaras — détail des décors sculptés.

Une intensité particulière 

Ensemble, les deux terrasses forment moins un monument isolé qu’un véritable théâtre de la monarchie angkorienne. Le Bayon se dressait au sud, les tours de Prasat Suor Prat faisaient face à la place, la Porte de la Victoire ouvrait vers l’est et, derrière les terrasses, l’enclos royal conservait les bassins, le Phimeanakas et les traces de bâtiments disparus. À cet endroit précis, Angkor ne se présentait plus seulement comme une cité de temples : le roi y devenait visible, la puissance militaire se transformait en cérémonie, et la pierre relayait l’absence du palais de bois. Aujourd’hui encore, malgré les ruines et les lacunes, les terrasses gardent cette intensité particulière des lieux où l’architecture, l’iconographie et l’espace avaient été pensés pour produire une présence, elles demeurent l’un des points où Angkor cesse d’être une seule ville sacrée pour devenir, pleinement, une capitale.

terrasses royales angkor

Nagas et lions gardiens — détail des terrasses royales d’Angkor.

Sources : Henri Marchal, « Notes sur les Terrasses des Éléphants, du Roi Lépreux et le Palais royal d’Ankor Thom », BEFEO, 1937. Christophe Pottier, « La restauration du perron nord de la terrasse des Éléphants à Angkor Thom », BEFEO, 1997. 

Illustrations et carte créées d’après les sources. 

Rate this post
devis cambodge