Rithy Panh est un réalisateur, producteur de cinéma, scénariste, monteur, acteur et écrivain franco-cambodgien renommé. Son œuvre revient inlassablement sur le traumatisme de son enfance : le génocide des Khmers rouges au Cambodge. Portrait d’un cinéaste de la mémoire, de l’esthétique des cendres et d’un homme brillant de résilience.

De l’enfer à la création

Rithy Panh naît le 18 avril 1964 à Phnom Penh, où il grandit dans un milieu bourgeois et intellectuel. Son père, Sunthary Panh était une figure respectée, haut fonctionnaire au ministère de l’Éducation, il était également un grand poète. C’est dans ce milieu propice aux débats d’idées que Rithy fréquente le lycée français René Descartes de Phnom Penh. Cette éducation francophone et humaniste explique son lien indéfectible avec la France et sa capacité, plus tard, à analyser le génocide avec des outils philosophiques notamment ontologiques et méthodologiques occidentaux.

Cette enfance et adolescence sereine bascule brutalement le 17 avril 1975, lorsque les Khmers rouges s’emparent de la capitale cambodgienne. À seulement 11 ans, il subit l’évacuation forcée de la cité et est déporté avec sa famille vers des camps de travail forcés situés dans la campagne. Il vit durant ces années un véritable drame familial : il y perd ses parents, ses frères et ses sœurs morts d’épuisement et de faim. Il survit miraculeusement et parvient à s’échapper à l’arrivée des troupes vietnamiennes en 1979 ; il se réfugie en Thaïlande au camp de Mairut et arrive en France en 1980, à l’âge de 16 ans où il est accueilli par un foyer géré par la Croix-Rouge française.  

Dès lors, il est rapidement animé par une véritable quête de la survivance des images afin de combler les trous de sa mémoire. En raison de son choc, Rithy Panh parle très peu mais est sauvé par son intérêt pour la menuiserie. C’est un appareil photo offert par un ami qui va briser son mutisme. Il comprend que s’il ne peut pas dire l’horreur avec des mots, il peut la montrer par l’objectif. Il décide alors de se tourner vers le cinéma, pour en faire un outil puissant de reconstruction psychologique et historique. Pour cela, il réussit à intégrer l’IDHEC, l’Institut des Hautes Études Cinématographiques de Paris (devenue depuis la Fémis) et en ressort diplômé.

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Rithy Panh a 11 ans lorsqu’il va commencer à découvrir les affres du régime des Khmers rouges.

L’esthétique cinématographique de Rithy Panh 

Le style de Rithy Panh se distingue rapidement du monde cinématographique en se situant à la lisière de l’archive historique, de la conception ontologique du retrait de l’être et du recueillement spirituel. Son cinéma ne cherche pas à divertir, mais à accomplir un travail de médecine légale sur l’image et l’histoire.

L’aspect cinématographique le plus marquant pour Rithy Panh est ce qu’il appelle “la quête de l’image manquante”, une réponse au programme de rééducation forcée de la population mis en place par les Khmers rouges, qui a conduit à un effacement massif des corps, des âmes et de l’identité khmère. Pendant ses quatre années de survie, Rithy Panh fut un numéro, avait admis que l’individu ne comptait pas et a dû dissimuler sa pensée et son esprit critique. Il est également marqué par la force de la propagande : le contraste saisissant entre le beau et l’idéal défini par le régime, avec l’horreur du terrain qu’il a vu de ses propres yeux. À la chute du régime, les Khmers rouges iront jusqu’à détruire les images de leurs crimes en mettant en scène une réalité mensongère.
C’est de ce constat tragique, que Rithy Panh va développer une méfiance envers l’image officielle, avant de la reconsidérer en lui rétablissant ses lettres de noblesse, afin de faire émerger la vérité. Son cinéma se distingue aussi par son refus du sensationnalisme, en ne cherchant pas à choquer par le sang mais par la mise en place de la compréhension mécanique du mal. Il filme ainsi les victimes avec une immense pudeur et analyse cliniquement les rouages de la bureaucratie du génocide. En cherchant à comprendre, comment un homme ordinaire a pu t-il devenir un tortionnaire et en plaçant les coupables face à leurs actes, dans les lieux mêmes du crime (le lieu devenant ainsi acteur) ; il brise le déni et fait parler ses bourreaux.

Enfin, pour le côté spectaculaire, Rithy Panh l’a remplacé par une sobriété ascétique, avec des cadres souvent fixes, privilégiant la lumière naturelle et par un montage lent, laissant ainsi place au dépouillement et de l’espace au silence. Concernant le son, celui-ci est presque religieux dans ses films, où une voix-off est souvent un texte lu par une voix monocorde et murmurée. Ce texte n’explique ainsi pas le film, il l’accompagne comme une prière ou une réflexion ontologique, racontée par un “je” universel. Pour Rithy Panh, l’écran de cinéma est donc un espace sacré où il a redonné un nom, un visage ou une figurine à un disparu, en lui offrant une sépulture que le régime lui a refusée. 

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Dans son film “L’image manquante” sorti en 2013, le cinéaste utilisera des figurines en argile immobiles placées dans des décors miniatures. Avec ces scènes d’une émotion intense, il sera au sommet de la reconnaissance interntionale.

Une fraternité de la trace

L’oeuvre de Rithy Panh se rapproche par ce qui a été fait par le plasticien italien Claudio Parmiggiani via son œuvre Delocazione (1998). Bien que leurs supports diffèrent radicalement, avec la peinture de feu et de suie pour Parmiggiani, le documentaire et la mise en scène mémorielle pour Rithy Panh ; leurs œuvres partagent une structure métaphysique commune.

En effet, les deux artistes abordent l’ontologie du manque et cherchent à donner corps au vide. Chez Parmiggiani, le sujet est une silhouette de poussière, là où chez Rithy Panh (particulièrement dans L’Image manquante), le sujet est une absence d’archive : les images du génocide khmer rouge n’existent pas ou ont été détruites. Sur le plan stratégique, Parmiggiani utilise la suie pour révéler l’objet absent, alors que Panh utilise des figurines de terre cuite pour remplacer les corps disparus. Dans les deux cas, on ne cherche pas à recréer la réalité, mais à matérialiser l’absence. L’objet (la figurine ou l’ombre de suie) devient le substitut ontologique du sujet qui a été effacé par le temps ou par la barbarie.

La poussière est centrale chez Parmiggiani. Chez Rithy Panh, elle est aussi omniprésente de manière métaphorique et physique (la terre aride de la saison sèche du Cambodge qui a englouti les corps). Sur le plan de l’aspect spectral, les deux artistes travaillent sur une esthétique du spectre. Les personnages de Panh sont des morts-vivants qui hantent le présent, tout comme les bibliothèques de fumée de Parmiggiani sont des bibliothèques fantômes. Ils traitent tous deux de ce que l’on appelle la survivance des images.

Chez les deux artistes, l’espace est aussi vu comme une sépulture. Le titre même de Parmiggiani, Delocazione (déplacement, mise hors du lieu), résonne avec le travail de Panh sur la déportation et la perte du foyer. Il y a une mise en demeure du lieu : dans les Delocazione, le mur devient un linceul. Chez Panh, le lieu du crime (le centre S-21 dans S-21, la machine de mort khmère rouge) est le support de la mémoire. La mémoire ici fait acte : l’œuvre n’est pas une simple représentation, c’est un rituel. Pour Parmiggiani, c’est un rituel de passage entre le feu et l’ombre. Et pour Rithy Panh, c’est un rituel de deuil pour offrir une sépulture symbolique à ceux qui n’en ont pas eu.

Enfin, on retrouve chez les deux artistes un refus de la spectularité, avec une grande pudeur et une économie de moyens où le minimalisme s’applique : pas d’effets spéciaux chez Panh, pas de pinceaux chez Parmiggiani. Ils refusent tous deux le “spectacle” de la mort ou de l’objet. Ils préfèrent conserver une éthique de la trace, car elle est plus respectueuse de la dignité du sujet disparu. La trace oblige le spectateur à un effort d’imagination et d’empathie.

Delocazione (1998) du plasticien italien Claudio Parmiggiani.

Une reconnaissance internationale et un héritage

C’est avec cette approche qui lui permettra d’être reconnu à l’international notamment à partir des années 2000. En 1994, il présente “Gens de la rizière”, le tout premier film cambodgien en compétition officielle à Cannes. Il montre avec une beauté brute la résilience d’une famille khmère et son attachement viscéral à la terre. Mais c’est en 2003, qu’il recevra son premier prix à Cannes avec le film “S21, la machine de mort khmère rouge”. Il réunit dans ce film, d’anciens prisonniers et leurs tortionnaires dans l’enceinte de l’ancien centre de détention S21 à Phnom Penh, devenu le musée de Tuol Sleng. Il demandera notamment aux gardiens de rejouer de manière répétitive les gestes qu’ils faisaient à l’époque (fouille, verrouillage des cellules, etc.) pour révéler la “banalité du mal” et la façon dont le système totalitaire a déshumanisé les bourreaux eux-mêmes. Le film devient une référence mondiale sur les systèmes totalitaires.

C’est en 2013 qu’il est au sommet de sa reconnaissance internationale avec le film “L’image manquante”, dans lequel il utilise des figurines en argile immobiles placées dans des décors miniatures. Le contraste entre l’aspect jouet et enfantin des figurines et la cruauté du récit crée une émotion dévastatrice. En 2017, sort un autre film marquant de Rithy Panh : “D’abord, ils ont tué mon père”, une adaptation du roman autobiographique de la militante cambodgienne Loung Ung. Le film se distingue par une collaboration prolifique avec Angelina Jolie, star internationale connue pour son respect profond de l’histoire du Cambodge. En tant que réalisatrice du film, Angelina Jolie souhaitait un film à hauteur d’enfant, celui de Loung Ung, 5 ans au début du conflit, permettant au spectateur d’éviter une analyse politique complexe pour se concentrer sur l’émotion pure, la confusion et la résilience. Le film est aussi un acte de transmission pour la nouvelle génération, car beaucoup de parents ne parlent pas de cette période à leurs enfants par douleur. Enfin en 2020, avec le film “Irradiés”, il mène une réflexion sur le mal absolu, faisant le pont entre le génocide cambodgien, Hiroshima et la Shoah ; il remporte le Prix du meilleur documentaire à la Berlinale, confirmant sa place de maître du cinéma expérimental et historique.

L’affiche du film “D’abord, ils ont tué mon père” sorti en 2017 sous la direction d’Angelina Jolie.

Si il brille et exerce à l’international, dans son pays, Rithy Panh fonde le Centre Bophana en 2006 à Phnom Penh, devenu la principale institution dédiée à la mémoire audiovisuelle du Cambodge. Parmi les missions de l’institution culturelle : le sauvetage, l’archivage et la reconstitution du patrimoine culturel du pays ; l’accès au grand public à la consultation des ressources et la réappropriation de leur propre histoire et la formation destinée à former les jeunes générations au cinéma.

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À l’occasion du 50ème anniversaire de la chute de Phnom Penh le 17 avril 1975, Rithy Pah co-écrit avec Christophe Bataille “Elimination”, un livre édité en 2012 aux éditions Grasset. Photo : Richard Dumas.

Rithy Panh est le fruit d’un parcours d’une résilience absolue où il a transformé un traumatisme national en une réflexion universelle sur la dignité humaine. En étant convaincu dès son plus jeune âge que le cinéma est la meilleure arme contre l’anéantissement, il est devenu le « passeur de mémoire » du Cambodge, dédiant chaque image à la réparation d’une identité nationale brisée.

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