Voici l’histoire d’une rencontre méconnue entre Jean-Jacques Goldman, l’une des personnalités préférées des Français avec un duo de frères de musiciens franco-vietnamiens, Khanh Maï et Taï Sinh. De l’adolescence aux studios, cette rencontre a permis une profusion créative et un tremplin vers un destin exceptionnel pour l’un d’entre-eux.  

La genèse 

Khanh Maï et Taï Sinh naissent dans le sud du Vietnam dans les années 1940. Leur père, M. Bui Van-Thinh a été ministre de l’intérieur de l’ex- président de la République du Vietnam, Ngo Dinh Diem. Ils effectuent d’abord leurs études politiques en Angleterre, puis en France où ils forment un premier groupe appelé The Monsoons littéralement “les moussons” et qui remportera durant quatre années consécutives, le prix régional de musique d’Île-de-France. Le maire de Sceaux, leur commune de résidence, leur demandera même de ne plus participer au concours pour laisser la chance aux autres. Ainsi, dès l’adolescence, les frères préféreront entamer un cheminement musical, plutôt qu’un parcours politique, à l’image de leur père. Mais en raison des pressions familiales, ils arrêtent la musique et ont du mal à former un véritable groupe jusque dans les années 1970. 

La rencontre avec Jean-Jacques Goldman

C’est en 1972 que tout commence véritablement. Les frères, désormais aguerris à la pratique musicale fondent Taï Phong, littéralement “grand vent” ou “typhon” en vietnamien, avec l’intuition que le vent peut porter plus loin s’il est bien dirigé. Ils arrivent à reformer un groupe de quatre membres mais connaissent alors une malvenue suite à un enregistrement. Puisque leur contrat de disque signé chez Barclay, contenait une clause inacceptable qui ont fait que les frères ont refusé de signer. Cette décision fera de nouveau éclater leur groupe.

C’est en 1974 lors de nouvelles auditions, qu’ils rencontrent Jean-Jacques Goldman, alors âgé de 23 ans et travaillant dans la commune voisine de Montrouge. Ce dernier est recruté comme guitariste et chanteur tant l’alchimie est immédiate. Jean-Jacques Goldman a déjà derrière lui 18 ans de musique et malgré les déconvenues du duo, celui-ci dira “je n’ai jamais vu un groupe aussi au point”. Les frères ont certes donc perdu un groupe mais ont trouvé un alter ego. Goldman apporte aux frères une rigueur, une intuition et sa voix, alors que les frères lui apprennent le travail de studio et le professionnalisme vietnamien discret, discipliné, collectif et impitoyable.

goldman

Les frères vietnamiens rencontrent Jean-Jacques Goldman en 1974 lors d’une audition passée dans le garage de leur maison familiale.

Le dragon s’éveille enfin

Le succès est au rendez-vous dès l’été 1975 avec le titre “Sister Jane” qui devient le tube de l’été et se diffuse partout. Mais le groupe se fait très discret, presque sans visage et derrière la voix de Goldman se cache une grande timidité. Sur les plateaux télés le groupe décrit comme “un groupe japonais” fait l’objet de moqueries parfois racistes. Mais le succès se poursuit jusqu’en 1979 avec l’arrivée de Michael Jones, célèbre chanteur et guitariste gallois et la composition d’un second et troisième album : Windows et Last flight. Le public découvre une esthétique sonore rare pour l’époque : nappes de claviers, vocaux ciselés, guitare en clair-obscur et quelques sonorités franco-vietnamiennes.

Puis le vent part dans toutes les directions

Le groupe deviendra l’ombre de lui même au début des années 1980, sentant la montée fulgurante de Goldman et ce dernier tiraillé par le besoin d’expression personnelle et la peur paralysante de la scène, quitte le courant-jet. Khanh Maï ouvre un magasin d’instruments de musique et continue à composer à ce qu’il appelle “son souffle”. Quant à Taï Sinh, il n’existe plus mais son âme flotte dans tous les esprits. 

Le milieu des années 1980 connaîtra un frémissement pour l’ancien trio avec une compilation lancée par Warner : “Jean-Jacques Goldman, Taï Phong”, regroupant les deux titres écrits et composés avec les frères vietnamiens et les six titres solos en français de Goldman. En décembre 1985, ce dernier au sommet de sa gloire, invite les frères vietnamiens à monter sur la scène du Zénith de Paris pour jouer “Sister Jane” devant une salle comble. Khanh Maï confiera plus tard : “C’était bien et un peu frustrant parce qu’on n’a fait qu’un morceau, mais quel morceau…”. 

tai phong goldman

Le groupe Taï Phong avec Jean-Jacques Goldman à l’arrière-plan à droite.

Le souffle du dragon 

Durant les années 1990, Khanh Maï ne renonce pas en continuant à composer, à enregistrer et à rêver en gardant ses maquettes dans les tiroirs. En 1993, à la surprise générale de l’ancien groupe, “Sister Jane” est repris par un certain Hervé Acosta dans une compilation de slows. Ce dernier rejoint l’aventure de Khanh Maï et ils sortiront trois albums : “Sun” (2000), “Return of the Samurai” (sorti en 2013, alors qu’il était prévu en 1986) et “Dragons of the 7th Seas” (2021). Ces trois albums seront méconnus en France mais trouveront un grand écho au Japon, autre pays des moussons. 

Ainsi, l’esprit Taï Phong n’a jamais connu le grand triomphe commercial mais il a toujours été présent dans les esprits. Il est comme un noyau fidèle, avec des musiciens qui entrent et sortent de sa chair mais au souffle inchangé, comme le vent. Cette formation singulière, née d’un exil depuis un pays lointain, forgée par la fraternité confucéenne et l’exigence asiatique aura défié cinq décennies et surtout fait éclore dans l’ombre l’un des plus grands auteurs-compositeurs-interprète de la chanson française. Le vrai souffle du dragon se trouve sûrement ici : pas de flamboyance d’un succès immédiat, mais dans cette incandescence lente qui dure éternellement. 

tai phong groupe

Le groupe Taï Phong au complet avec de gauche à droite Jean-Jacques Goldman, Stéphan Caussarieu, Taï Sinh, Jean-Alain Gardet et Khanh Maï.

Rate this post
devis vietnam