À première vue, la laque ne livre rien de son histoire. Sa surface lisse, sombre ou rehaussée d’or dissimule la lenteur du geste, les couches patiemment superposées et les longues périodes de repos nécessaires à son ouvrage. Bien avant l’apparition des vernis synthétiques, cette résine végétale protège les sculptures, pare les objets rituels et accompagne la vie des temples comme celle des foyers cambodgiens. De cet art jadis familier ne subsistent aujourd’hui que quelques artisans, des arbres devenus rares et des traces anciennes sur les statues et les sanctuaires. Son histoire est celle d’une matière précieuse, mais aussi d’une transmission plusieurs fois interrompue. 

De l’arbre à la laque 

Au Cambodge, la laque naturelle (mrak en khmer) provient principalement de deux essences, Gluta usitata et Gluta laccifera. Ces arbres, localement appelés kreul, croissent notamment dans les forêts et les plaines sablonneuses de Kampong Thom, au sud-est des temples d’Angkor. 

Kampong Thom

La province de Kampong Thom

La récolte relève d’un métier ancien. À la saison propice, le saigneur entaille délicatement l’écorce en forme de V, puis glisse sous l’incision un petit tube de bambou. La sève s’y écoule avec parcimonie : quelques grammes seulement peuvent être recueillis chaque jour. D’abord laiteuse, elle s’assombrit au contact de l’air jusqu’à prendre une teinte brune presque noire. Fraîche, la matière est âcre et irritante pour la peau ; une fois travaillée et durcie, elle forme au contraire une enveloppe résistante à l’humidité, à la chaleur, aux insectes et à l’usure. 

Filtrée, mêlée selon les usages à des pigments, des cendres ou des poudres minérales, la laque est ensuite appliquée en minces couches successives. Chacune doit reposer avant d’être polie, puis recouverte à nouveau. L’éclat final ne naît donc pas d’un geste spectaculaire, mais d’une succession d’opérations mesurées, répétées jusqu’à ce que le bois semble avoir acquis une peau nouvelle.

Arbre à laque Cambodgien

L’arbre à laque cambodgien

De l’époque d’Angkor aux usages traditionnels 

Les premières mentions écrites de la laque au Cambodge remontent au Xe siècle. Sous Jayavarman V (entre 968 et 1001), plusieurs inscriptions signalent une corporation royale chargée de préparer le khmuk, enduit noir composé de laque et de matières végétales réduites en cendres. Placés au service du culte palatial et soutenus par des terres et des revenus propres, ces artisans appartiennent autant au monde de l’atelier qu’à celui de la cour et du sacré. 

Appliqué sur le bois ou la pierre, le khmuk comble les irrégularités et prépare les sculptures à recevoir pigments et feuilles d’or. Malgré les ravages du climat tropical, quelques traces subsistent sur des bas-reliefs et des objets religieux. Au fil des siècles, la laque protège et orne également statues du Bouddha, plateaux d’offrandes, boîtes à bétel, instruments de musique, masques de théâtre et mobilier. Sa fonction demeure toutefois indissociable du geste religieux : enduire et dorer une image sacrée revient aussi à lui rendre hommage.

Atelier de laque et d'or d'Angkor

Atelier de laque et d’or d’Angkor @Secret Indochina

Une inscription du XVIe siècle rapporte que la mère d’un souverain khmer aurait offert sa chevelure afin qu’elle soit brûlée puis incorporée au khmuk destiné à des statues d’Angkor Wat. Sans véritable nécessité technique, cette matière intime transformait la préparation de la laque en offrande, là où l’habileté de l’artisan rejoignait la dévotion. 

Une transmission interrompue 

Au début du XXe siècle, les plantations de Kampong Thom alimentent encore les ateliers du royaume, tandis que l’École des arts cambodgiens s’efforce d’enseigner et de préserver les métiers traditionnels. Mais les guerres successives, puis le régime khmer rouge, brisent cette continuité. Des artisans disparaissent, les institutions ferment et les gestes autrefois transmis de maître à apprenti cessent presque entièrement de circuler. 

À cette rupture humaine s’ajoutent l’abandon des plantations, la déforestation et l’arrivée de résines synthétiques, moins coûteuses et plus rapides à employer. Dans les années 1990, quelques familles de Kampong Thom savent encore saigner les derniers arbres, mais leur travail ne suffit plus à assurer leur subsistance. La matière existe toujours, de même que certains gestes, mais la chaîne reliant l’arbre, le récoltant et l’artisan s’est défaite. Pour sauver la laque cambodgienne, il faudra désormais reconstruire toute une filière. 

Éric Stocker et la reconstruction d’un savoir-faire 

Lorsque Éric Stocker arrive au Cambodge en 1998, la laque accompagne déjà son parcours depuis près d’un quart de siècle. Entré à seize ans dans l’atelier parisien du maître Pierre Bobot, il se forme à la laque, à la dorure, à la polychromie et à la restauration d’objets anciens. Pendant de nombreuses années, il œuvre pour le Louvre, le Mobilier national et plusieurs institutions françaises, dans cette discipline où la main du restaurateur doit savoir s’effacer devant l’objet. 

L'atelier d'Eric Stocker

Au sein de l’atelier d’Éric Stocker

Invité par un programme soutenu par l’Union européenne, il pense d’abord transmettre ses connaissances à des artisans cambodgiens. Il découvre cependant une filière presque entièrement disparue. Avant de pouvoir enseigner, il lui faut retrouver la matière elle-même : les arbres de Kampong Thom, les derniers saigneurs et les gestes épars encore conservés dans les villages. 

Il commence avec une douzaine d’apprentis, puis participe, durant la décennie suivante, à la formation de plus de trois cent cinquante jeunes Cambodgiens. Son travail ne consiste donc pas seulement à enseigner une technique, mais à renouer les fils rompus entre la forêt, la mémoire artisanale et une nouvelle génération de laqueurs. 

Stocker Studio : transmettre en continuant à créer 

En 2008, Éric est rejoint par son frère Thierry, maître laqueur depuis 1978. Ensemble, ils fondent à Siem Reap Angkor Artwork, rebaptisé Stocker Studio en 2019. L’atelier ne cherche pas à reproduire un artisanat immobile : il fait dialoguer la laque naturelle cambodgienne, l’iconographie khmère et des techniques décoratives venues d’autres horizons. 

Vase laqué en mosaïque d’œuf

Vase laqué en mosaïque d’œuf

Sur les pièces de bois sculptées à la main se succèdent parfois une trentaine de couches, longuement séchées et polies. Coquille d’œuf, feuille d’or ou de cuivre, ailes de scarabée, laque craquelée, galuchat, parchemin et marqueterie de paille composent un répertoire où chaque matière conserve son caractère. 

En collaboration avec la Fondation Krousar Thmey, le studio forme et emploie notamment de jeunes artisanes khmères sourdes ou malentendantes, devenues dépositaires de ce patient savoir-faire. En 2019, Éric reçoit le Trophée Culture et Art de Vivre des Français de l’étranger, en reconnaissance de ce travail de transmission. 

Lors d’un séjour au Royaume khmer, la visite de l’atelier permet ainsi d’observer non pas les seuls vestiges d’un art ancien, mais sa continuité vivante. Entre les mains des artisans, la sauvegarde du passé devient à nouveau un acte de création. 

Rate this post
devis vietnam