Comprendre l’Asie du Sud-Est, c’est aussi découvrir et s’intéresser à la toponymie de ses pays, ses villes et autres lieux. En s’y attardant bien, on découvre que souvent les noms empruntent à des légendes pacifiques ou guerrières et sont emplis de poésie.

1er volet de cette série : le Vietnam (dans sa forme officielle Viêt Nam). 

Ce nom à la sonorité très asiatique et exotique pour les occidentaux, porte en son nom, le peuple Kinh (« venant de la capitale ») ou Viêt (lui-même dérivé du mot chinois « Yue » qui signifie Etranger). Aujourd’hui il constitue le groupe ethnique dominant du Vietnam. Mais les origines de cette appellation ne s’arrêtent pas à là… nous allons ici, essayer de vous simplifier une histoire toponymique étonnante, en nous appuyant sur les propos de Jean Rispaud dans sa « Revue française d’histoire d’outre-mer», 1959 et de Huu Ngoc, historien du Vietnam. Mais bien d’autres historiens ont étudié cette origine toponymique complexe.

Le rôle de l’empereur Gia-Long

L’histoire du Vietnam est étroitement liée à la Chine et indubitablement celle de son étymologie à la cour impériale de Pékin.
C’est au cours du 19ème siècle que l’empereur Gia-Long réunifia les différents royaumes du « Dai Viet » du Nord au Sud pour la 1ère fois de ce qui allait devenir le Vietnam. Pour renommer son nouveau pays, il s’appuie sur le nom de « Nam Viet » « le Viet du Sud » donné par le souverain Ly By (544-546) à son territoire. Gia-Long proposait ainsi de faire revivre comme digne du grand empire qu’il venait de fonder et surtout d’abolir le nom humiliant d’« Annam » qui signifiait « le Sud pacifié ». Pacifié pour l’empire chinois donc synonyme de défaite, de suzeraineté et de soumission.

Lorsque l’empereur Gia-Long se présente à la cour de Pékin pour déposer le nom de « Nam Viet », celle-ci refusa cette proposition et l’inversa en « Viet Nam » « pays au Sud du Viet ». À connotation historique et logique plus neutre. Mais grâce à ses tactiques de ruse de retours aux moeurs et aux modes d’administration chinois, il se fait reconnaître Empereur du Vietnam. Toutefois, à l’époque le nom de « Daï Viet » « le grand Viet » était d’usage par l’empereur et les lettrés. Le peuple continuait de parler d’ « Annam » sans savoir la réelle signification de ce terme.

gia long vietnam toponymie

Gia-Long, empereur d’Annam de 1802 à 1820, est le premier unificateur du Vietnam moderne et fondateur de la dynastie des Nguyen.

C’est qu’à partir des années 1900, que l’on observe une résurgence du mot « Viet Nam » puisqu’il devient un cri de ralliement national et l’emblème commun à tous les partis révolutionnaires et nationalistes à travers tout le pays avant 1945, et qui sont soutenus… par la Chine communiste. Hô Chi Minh inclut l’appellation Viet Nam dans la déclaration d’indépendance, puisque la révolution en acquérant l’indépendance nationale décide de rejeter le nom péjoratif d’Annam.

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Hô Chi Minh lors de la déclaration d’indépendance proclamée sur la place Ba Dinh d’Hanoï, le 2 septembre 1945. Il évoque le nom « Viet Nam » pour désigner le nom du pays.

Un lien historique et cosmologique avec la Chine

De cette histoire étymologique, l’appellation « Nam » « pays du Sud » a subsisté, mais au Sud de quoi ? De la Chine ! En effet, l’empereur Gia-Long a voulu garder ce lien historique et l’importance du système cosmogonique, avec pour prise de repère la Chine, « le pays du milieu ». Gia-Long n’a donc pas renoncé à ce lien culturel, en dépit de la pression exercée durant des siècles par la Chine sur le peuple Viet.

La version étymologique de Huu Ngoc

Une autre version étymologique donnée par Hüu Ngoc, historien du Vietnam est également intéressante à connaître :

Selon lui, le Vietnam doit son nom à l’historique de son peuplement. En effet, l’actuel peuple vietnamien appartient à une formation humaine issue du croisement Mongoloïdes (descendants du Nord) avec des Austronégroïdes autochtones. C’est dans cet environnement pluriethnique que l’ethnie viet occupait un habitat s’étendant du sud du Yangtsé (Fleuve Bleu) en Chine, à la partie Nord du Vietnam actuel. Et parmi ces nombreux groupes ethniques Viêt, ceux du sud se sont forgés une identité culturelle dans le bassin du fleuve Rouge dès l’âge du bronze, soit avant la formation de l’Empire chinois. Par la suite, ce dernier assimilera toutes les autres ethnies Viêt au Nord, mais seuls les Viêts du Sud parviendront à préserver leur identité nationale, malgré une domination d’un millénaire de leur nouveau puissant voisin du Nord. Ces Viets du Sud, on les retrouve dans l’appelation… Viêt Nam ! 

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Huu Ngoc, historien du Vietnam © Claude Dupras

Les origines du terme « Viet Nam » relèvent ainsi un passé historique commun à la Chine et au Vietnam, un passé qui aujourd’hui est souvent interprété librement par chacun de ces deux pays et de ses peuples. Le peuple vietnamien doit à l’empereur Gia-Long le nom de leur nation, qu’il a réussi à faire accepter par la cour impériale chinoise et surtout enfin dépourvu d’infamie et à la mesure de leurs mérites patriotiques.

« Vietnam » : histoire d’une curiosité toponymique
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