À l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, le 23 novembre 1926, Amica Travel met à l’honneur Vann Molyvann, cet architecte prodige, symbole de l’âge d’or du Cambodge des années 1960, et père des plus éminentes constructions du mouvement dit de « nouvelle architecture khmère ».

Un élève architecte brillant et passionné

En 1946, jeune diplômé du lycée de Sisowath de Phnom Penh, la capitale khmère, Vann Molyvann obtient une bourse pour prolonger ses études en France, où il intègre l’École des beaux-arts à Paris. Il se prend alors de passion pour Charles-Édouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier, ce virtuose architecte, urbaniste, homme de lettres, peintre, et designer qui mêle avec génie l’héritage et la modernité dans les œuvres qu’il réalise à travers le globe.

Pris sous la coupe de Norodom Sihanouk

En 1956, Moly retourne dans son pays natal ayant acquis depuis peu son indépendance, après quatre-vingt-dix années de protectorat français. Le Cambodge entre ainsi dans ce que l’on nomme l’époque du Sangkum Reastr Niyum, période de l’exercice personnel du pouvoir par Norodom Sihanouk, monarque insubmersible qui instaure une forme d’autoritarisme aux tons socialistes. Ce dernier nomme Molyvann architecte en chef du Royaume et lui confie la tâche d’aider son pays dans la construction de son futur. Mission pour laquelle ce jeune architecte s’emploie avec ferveur et audace en imposant un style unique aux nouveaux bâtiments publics, qui entrecroise le modernisme étudié en France aux subtilités liées à la mythologie khmère, et à l’esthétique de l’habitat traditionnel.

Vann Molyvann

Vann Molyvann, sa femme et Norodom Sihanouk

Bâtisseur des plus emblématiques édifices modernes du Cambodge 

Durant cette période de paix presque miraculeuse, au cours de laquelle son voisin vietnamien s’enlise lui dans un conflit bourbeux, Vann Molyvann affirme ses partis pris pour ériger les plus emblématiques édifices de son époque, comme notamment à Phnom Penh :

  • La salle de conférence Chaktomuk inaugurée au bord du Tonlé Sap en 1961, dont la structure rayonne en forme d’éventail à l’image d’une feuille de palmier ;
Chaktomuk

Photo de l’édifice prise par Pigalle

  • Le monument de l’Indépendance construit d’après le temple de Banteay Srei en 1961, un symbole de la ville qui met l’emphase sur la continuité entre la culture ancienne et moderne ;
Monument de l'indépendance

Le monument encore en construction – photo datant du 15 novembre 1960

  • Le Complexe Sportif National érigé au norme olympique en 1964, pour originellement accueillir les jeux d’Asie du Sud-Est péninsulaire en 1963 (un évènement finalement avorté), où le général de Gaulle prononce son discours critiquant la politique américaine au Vietnam, le 1er septembre 1966, devant une foule de cent mille personnes ;
De Gaulle

Norodom Sihanouk accueillant le Général de Gaulle en août 1966

  • Le « building blanc », une série d’appartements censés servir de villages olympiques, utilisés par la suite comme logement pour les fonctionnaires ;
  • Le palais d’État, accueillant aujourd’hui le Sénat, dont la particularité tient dans ses plaques de béton pliées, formant un double toit en nid d’abeille ;
  • L’Institut des langues étrangères situé sur le campus de l’université royale de Phnom Penh, une réinterprétation d’Angkor Vat, considérée comme son chef-d’œuvre.
Institut des langues étrangères

L’Institut des langues étrangères à Phnom Penh

L’architecte supervise aussi la construction de nouvelles villes comme Tioulongville (Kirirom) ou la cité balnéaire de Sihanoukville (Kampong Som).

Supporté par d’éminents spécialistes 

Lors de cette période prospère, Vann Molyvann affirme sa patte artistique qui suit les principes suivants : « ne pas cacher la structure, ne rien habiller, révéler en transparence le processus de la construction ». Un talent avivé par les précieux soutiens de deux experts de l’ONU, Vladimir Bodiansky et Gerald Hanning, qui participe lui au Modulor, le célèbre outil de proportions de Le Corbusier, auquel il initie Moly, notion architecturale que ce dernier utilise alors dans toutes ses créations.

Fer-de-lance du mouvement « nouvelle architecture khmère »

Sa marque de fabrique, qui se distingue aux côtés de ses homologues architectes (les plus célèbres sont : Lu Ban Hap, Chhim Sun Fong, Seng Suntheng et Mam Sophana), dresse finalement les piliers du mouvement émergent dit de « nouvelle architecture khmère ».

Ce style architectural à la vision holistique se caractérise par l’usage de nouveaux matériaux de l’époque (comme le béton armé), et l’adaptation aux conditions climatiques tropicales de l’Asie du Sud-Est, par un contrôle des flux d’eau, de chaleurs, et de vents, via notamment des systèmes d’aération naturelle et une subtile maîtrise des jeux de lumière, dont les loggias (balcons et allées couverts) et claustras (décoration ajourée) en sont les plus symboliques représentants. Il met aussi en exergue la culture et la vie quotidienne des Cambodgiens avec parfois un design inspiré d’objets traditionnels (chapeau de paille, éventail, flèche dorée…), ou des éléments structurels tirés des traditions d’Angkor (douves, passerelles surélevées, ornement de toit…).

Stade Olympique

Un parfait exemple de la maîtrise des flux au stade Olympique de Phnom Penh

Un exil forcé en Europe

Le 18 mars 1970, le coup d’État mené par le général Lon Nol – soupçonné d’être appuyé par Washington – dépose Sihanouk qui s’exile alors à Pékin. Vann Molyvann lui, prend le large en Suisse où il rejoint sa femme Trudy Amberg, la déléguée des Nations unies au Royaume du Cambodge de l’époque qu’il rencontre grâce à son mentor Hanning en 1961, et avec qui il a trois filles et un fils. Dès lors, il s’investit une dizaine d’années dans le programme des Nations unies pour les établissements humains (UN Habitat), dont le but est de promouvoir des villes de développement durable pour fournir des abris pour tous. Il intervient à Nairobi, au Kenya, et à Vientiane au Laos.

Un retour dans son pays natal en demi-teinte

En 1991, il retourne au Cambodge et devient successivement Président du conseil des ministres dans le Gouvernement Hun Sen, Ministre d’État en charge de la Culture et des Beaux-Arts, puis de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme et de la Construction, sans toutefois se voir attribuer l’urbanisme de sa ville natale Siem Reap, qui lui tenait à cœur. Il intervient aussi en tant qu’instigateur dans le classement du site d’Angkor à l’UNESCO, et Président de l’autorité APSARA (Autorité pour la Protection du Site et l’Aménagement de la Région d’Angkor) qui gère le site d’Angkor.

Angkor

Le somptueux temple d’Angkor Vat

Une fin de vie modeste

Au cours des années qui suivent, il assiste impuissant au développement hôtelier effréné lié au tourisme à Siem Reap, et à Phnom Penh. En 2008, il obtient un doctorat en organisation et développement des cités asiatiques avec sa thèse intitulée les villes modernes khmères. Il finit sa vie à l’âge de quatre-vingt-dix ans dans sa modeste maison à Siem Reap, près des temples d’Angkor.

Maison

Sa dernière demeure à Siem Reap

Avec lui s’envole un symbole de l’excellence des architectes cambodgiens, créateurs intemporels de joyaux somptueux.

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